Cyril Lemieux: «Une simple logique d’audience conduit à déposséder les journalistes de leur travail»

Dans cet entretien, le sociologue des médias Cyril lemieux analyse les effets pervers du marketing rédactionnel, et souligne, contre bien des idées reçues, la complémentarité entre sites de journalisme citoyen et médias institutionnels.

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En 2000, dans votre livre Mauvaise Presse, vous étudiez ce qui conduit les journalistes à commettre des erreurs et vous tombez sur un paradoxe : les effets pervers d’une certaine professionnalisation. De quoi s’agit-il ?

L’idée est de voir comment, dans l’organisation du travail journalistique, sont encouragés ou non des questionnements déontologiques, des jugements sur ce qu’il est juste de faire. Il y a des organisations qui le permettent moins que d’autres : celles qui technicisent et naturalisent les procédures et les pratiques : « Il faut faire comme ça », « C’est toujours comme ça qu’on fait ». Par contre, d’autres modes d’organisation permettent un peu plus de réflexion sur les pratiques : plus il y a de collégialité dans une rédaction, plus il y a d’espace critique et de réflexion.

C’est aussi le problème de ce que j’appelle le formatage, la prédéfinition d’un maximum de critères : le titre, l’angle d’attaque, la scénarisation, le rythme, la longueur... Le journaliste n’est plus que l’exécutant d’un cahier des charges qui lui est imposé. Si jamais ce qu’il trouve ne correspond pas à ce qui est attendu, des distorsions risquent de se produire.

Je me souviens du cas d’une journaliste télé qui devait tourner un reportage sur la drogue en banlieue. Elle se rend dans une cité choisie de manière arbitraire par son rédacteur en chef. On ne lui donne que trois heures pour faire ce reportage. Catastrophe, elle ne trouve pas de drogués, avant de finalement se rabattre sur des jeunes qui fument un joint sous un porche et livre un sujet qui suscite les plaintes dans la commune : pourquoi nous ? Vous ne dites rien des politiques mises en œuvre, du contexte ! Mais la journaliste a rempli ses formats, sélectionné les éléments qui correspondaient à la commande, et respecté la dotation en temps et en moyens qui lui était allouée. Ce type d'attitude est perçu comme de la pure prédation par les interlocuteurs des journalistes.

Mais ces formats correspondent souvent à une économie incompressible: le nombre de pages limité dans un journal, le temps d’antenne d’un journal télévisé, d’une émission de radio…

Cette économie incompressible ne tombe pas du ciel ! Son apparence d’absolue nécessité est le résultat de luttes passées au sein des entreprises de presse. En télé, se sont imposés aujourd’hui des rythmes beaucoup plus nombreux qu’il y a trente ans, des sons qui durent dix secondes. En presse écrite s’est imposé le modèle du « 3 questions ». Tout cela est présenté comme intangible et indiscutable, alors que ça ne l’est pas ! Le marketing rédactionnel fait désormais qu’on hiérarchise les sujets pour maximiser le nombre de téléspectateurs ou de lecteurs. C’est une simple logique d’audience qui est devenue naturelle dans beaucoup de rédactions, et a conduit à déposséder les journalistes de leur outil de travail. Or, il n’y a aucune fatalité à cela.

Comment définissez-vous ce marketing rédactionnel ?

Ce sont des pratiques marketing très précises à base de panel. On fait des sondages pour savoir quel est le profil type du lecteur, on réunit un échantillon qui en est représentatif et on leur fait passer des tests en focus group : « Ça vous plaît ou pas ? ». Mais c’est aussi une technique plus globale. Quand Claude Sérillon a pris les rênes du journal de France 2, il a annoncé : « On va faire comme Le Monde, une vraie hiérarchie de l’information : ouvrir tous les soirs avec un sujet étranger, puis la politique et on finira par le sport et les faits divers ». En une semaine, la courbe d’audience a baissé et France 2 a interrompu cette expérience. Ce sont des savoirs marketing partagés. Mais ils ne sont pas complètement arbitraires : les chiffres d’audience montrent aux professionnels qu’effectivement, les faits divers tendent à fédérer davantage de public que la politique étrangère, l’Europe, ou la réforme de la Sécu.

Le marketing rédactionnel, c’est un lieu d’indexation du travail journalistique à une logique de marché. Mais ce qui est intéressant, c’est que cela a une allure démocratique : la majorité décide. On voit cet argument se développer dès la fin du XIXe siècle, quand la presse populaire est très attaquée par les élites qui la trouvent indigne. C’est un raisonnement pseudo-démocratique qui désarme totalement les élites intellectuelles et nous renvoie au problème de fond de la démocratie de masse : celui de l’éducation.

Ces modes de médiatisation du social modifient aussi la société. Ils transforment les activités sociales. C’est un peu ce que Pierre Bourdieu analyse dans Sur la télévision. C’est ce que l’on a vu avec l’arrivée de la communication : il s’agit d’attirer à soi les médias, donc de modifier les pratiques pour les rendre attractives pour les médias. Le sport en est une éloquente illustration : les maillots des joueuses de volley s’échancrent pour attirer les télés, la balle de ping pong passe de 38 à 40 mm pour être plus visible, le tie-break s’invente en tennis pour éviter les retransmissions ingérables qui durent 7 heures…

Sous l’effet des médias, les façons de faire son métier changent. On voit apparaître les « petites phrases » en politique dans les années quatre-vingt, l’Insee valorise les enquêtes sur les prénoms des Français ou leur hygiène: elles présentent peu d’intérêt scientifique mais leur taux de reprise est énorme. Pour la recherche, il peut se produire des inflexions dans les stratégies universitaires, dans le choix des sujets ou des modes de présentation pour être plus médiatisé.

Avec l'essor d'Internet, un autre acteur apparaît dans l’espace médiatique : le journaliste citoyen.

Ces sites sont presque toujours des sites d’opinion plutôt que d’information. Cette opinion s’exprime essentiellement à propos de l’information que donnent les médias traditionnels. Il y a en ce sens une subordination fonctionnelle de ces espaces aux médias traditionnels. Les travaux de l’historien Robert Darnton sur la Révolution française peuvent nous éclairer: à la veille de 1789, de plus en plus d’avocats se retrouvent sans emploi car il y a de moins en moins de charges disponibles. Ils se mettent alors à défendre des causes sans être payés, à s’intéresser aux exclus dont ils se rapprochent socialement. Ils s’autoproduisent.

On trouve beaucoup de cela dans Internet. Les gens peuvent s’autoproduire, montrer leurs compétences, leur talent et avoir des petits publics. C’est l’autovalorisation de son propre talent dans un contexte de surproduction des diplômés par rapport au nombre de postes disponibles : je vaux mieux que ce boulot alimentaire que je fais, je suis en réalité un artiste, j’écris des nouvelles, je me le prouve et je vous le prouve…D’où le succès de la forme blog. Ils ont tendance à contester l’autorité des gens en poste, dans la mesure où ils se sentent légitimement leurs égaux par leur formation. C’est pour cela que c’est un espace extrêmement critique vis-à-vis de l’establishment.

En même temps, socialement, cela touche des gens très profilés : plutôt jeunes, urbains et diplômés. Sept millions de personnes regardent le JT de TF1 chaque soir mais seulement vingt mille vont chaque jour sur les blogs les plus fréquentés. Soit à peu près le tirage de la presse élitiste au XIXe siècle. Internet n’est donc pas pour l’instant un média de masse. C’est un laboratoire d’idées, de critiques, de tendances. C’est aussi un média de lobbyistes : les journalistes s’informent en consultant les sites Internet, les politiques en période électorale tentent d’y capter les « mouvements de la société », qui ne sont en réalité que les mouvements d’une partie de la société.

Vous avez tenu un blog sur le site du Monde pendant la présidentielle. Qu’en avez-vous retiré?

J’étais confronté à des publics qui ne sont pas mes lecteurs habituels. Ça m’a fait mesurer la distance qui sépare la culture de beaucoup de citoyens de la sociologie. Quand j’écrivais qu’il y avait une corrélation entre âge, CSP et vote, des internautes m’écrivaient en disant : « Vous êtes fasciste ! Où est la liberté ? ». Je mettais en forme et en ligne moi-même. Cela permet d’autoproduire l’intégralité de son discours. De reprendre en main des choses qui, dans les médias traditionnels, sont sectionnées par la division du travail entre rédacteur, secrétaire de rédaction, éditeur, rédacteur en chef…Cela revalorise la fonction auteur.

Publié le 11 février 2008

Jade Lindgaard

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