Rentrée littéraire hiver 2012

Maylis de Kerangal et Iouri Bouïda brûlent le dur

Maylis de Kerangal détourne la contrainte et donne un roman en muet, récit d’une brève rencontre à bord du Transsibérien en 2010. Iouri Bouïda, dont le fulgurant Train zéro reparaît chez Gallimard, fait de la station 9 la gare de toutes les interrogations. Et tous deux embarquent le lecteur. Salon du livre.

Dominique Conil

17 mars 2012 à 11h18

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En 2010, Maylis de Kerangal, prix Médicis pour Naissance d’un pont, récemment prix Landerneau pour ce Tangente vers l’Est, faisait partie d’un voyage organisé pour écrivains (voir en Prolonger). Plus de 9 000 kilomètres à bord du Transsibérien, Moscou-Vladivostok. « Et je percevais dans le grincement perpétuel des roues/ Les accents fous et les sanglots /d’une éternelle liturgie »... Presque un siècle après Cendrars, on avait aimablement baptisé le train de son nom. Lui qui disait, «qu'est-ce que ça peut faire, que je n'aie pas pris le transsibérien, puisque je vous y ai tous emmenés...» Le voyage n’était pas le même, de toute façon, loin de la guerre, de la seconde et troisième classe… De cela, Maylis de Kerangal a vite pris la mesure. De l’entrevu, du parcellaire, de l’incompris, de la barrière linguistique, elle a fait un récit.

© DR

Hélène est française, elle monte à bord, impromptu, à hauteur de Krasnoïark, fuyant à l’envers, soit vers l’Est. Un fiancé russe l’a emmenée loin pour la construction d’un barrage, après une promenade près de l’Ienisseï, des « volets de bois ouvragés avec délicatesse, aux ouvertures voilées de dentelles », une presque frayeur devant la générosité d’une vieille, il lui faut partir, mais pas vers l’Ouest : c’est un éloignement, un refus, pas un retour. La Sibérie, quoi.

Aliocha est conscrit, embarqué depuis Moscou à destination de la même Sibérie, là où toutes les brimades, les bizutages, les tristesses sont à plusieurs fuseaux horaires de la plainte. Sous la lumière froide des stations, le colonel Letchov commence à venger sa triste existence.

Aliocha a un plan simple, minimal, enfantin : s’enfuir depuis l’une des gares du parcours, se mêler aux voyageurs anonymes, grande est la Russie.

Rien ne réunit la voyageuse en compartiment privé et le presque soldat apeuré, sinon le tabac, et ces espèces de bétaillères en bout de wagon octroyées aux fumeurs sur les trains russes longue durée. Il voit une femme comme il n’en connaît pas, son thé en main ; elle voit un presque adolescent blême. Ils fument.

Hélène n’est pas très sensible à la beauté du paysage qui défile. Plus qu’une immensité, océan terrien, elle voit une plaine interminable ; plus que la taïga magique, elle perçoit une forêt presque oppressante.

Elle comprend vite, par contre, ce que fuit Aliocha, la brutalité sans recours de l’armée.

Clic clac, photo, ric, rac, la ligne

Il y a dans l’écriture de Maylis de Kerangal une sorte d’excellence, de parfaite justesse, même dans l’usage habile de la rupture, qui parfois peut laisser plus admiratif qu’emmené. Ici, entre Aliocha qui ne parle que le russe, et Hélène qui n’en comprend que dix expressions d’usage, cette distance devient atout : ne restent que des mots à peine indicatifs, des impatiences, des déplacements, des lumières, des regards, des corps et des inquiétudes – la provodnitsa (responsable, et ce n’est pas pour rire, d’un wagon) est-elle avec nous ou contre ? – ni attirance réelle, ni sentimentalité, juste un sentiment d’urgence partagé, et une solidarité contrainte qui se forge d’Oulan Oude à Vladivostok, quand on ne compte plus les kilomètres, trop nombreux, mais les heures, d’une évasion l’autre.

Dès lors, Tangente vers l’Est, façon The Artist, devient un  très beau roman en muet, et s’achève sur un plan fixe, en un nulle part de terminus, photo de fuyards, qui un instant se ressemblent, en 2010.

© Ackerman/ Vu

Fuir, oui, fuir, est-ce possible ? La question va en tarauder plus d’un, à la station 9. Rendre fou ou tuer. « Ce n’est pas possible, Vania ! Il y a quelque chose là-bas. Sinon, pourquoi la Ligne, pourquoi le train zéro, pourquoi nous, pourquoi tout ça ?

—  Je n’en sais rien. Peut-être que tu as raison. Peut-être qu’il y a quelque chose là-bas. On ne peut jamais jurer de rien. Mais il peut tout aussi bien ne rien y avoir du tout, et la ligne est quand même là, la voilà, elle existe, et le train zéro passe, et nous vivons, et tout cela a un sens, lequel, on n’en sait rien, c’est tout. Comme dans la vie. C’est possible, non ? 

— Vania, dit Fira désemparée. Mais c’est de Dieu que tu es en train de parler, Vania… »

Os bleus dans la compotée de chair rose

Publié une première fois en 1998, Le Train zéro, premier roman de Iouri Bouïda, est une merveille d’attente, de cruauté, de réalisme, où l’on aura vu à la fois un hommage assumé au Désert des Tartares, une interrogation sur le destin de la Russie, sur celui de l’homme, très justement à chaque fois.

Station 9, un jour on y débarque Ivan, Vania, Don domino, Ardabiev, même son identité file comme ce train zéro qui fait trembler les murs une fois par semaine, aveugle, puissant, dans ce non lieu. Il y a là un pont, une voie entretenue « ric-rac » comme dit le colonel, une rivière en contrebas, quatre ou cinq maisons, un peu de musique certains soirs, puis plus de musique du tout. Ivan est envoyé là, avec cette unique mission : que la ligne passe. Il n’est personne, enfant d’ennemis du peuple, fils de la patrie, cette station 9 est son seul ancrage.

Turner © 

Peut-être que rien jamais, ni le départ de l’un, sans retour, ni la mort d’Aliona, bancale fille du voyage un instant arrêtée, qui dit que dans ce train aveugle il y a des gens, ni la folie du compagnon d’orphelinat, Vassia, qui est allé jusqu’en bout de ligne, rien ne pourrait troubler Ivan-Vania-Don domino-Ardabiev si n’était venue un jour en carriole, affectée avec son jeune mari, la juive Elfira. Celle dont les « os bleus flottent dans la compotée de chair rose », « en robe de soie crépusculaire », amour éperdu et foutu d’avance, tendre et réprimé, qui fera de lui un train zéro de l’amour, emboutissant plus qu’aimant, un assassin, un impuissant devant la répression, un désespéré fidèle à la cause même de son désespoir...

Où va ce train ? Quel est ce train ? Ivan, entre la rivière, le pont, le bruit assourdissant, la radio qui ne répond plus, ou répond qu’il n’existe pas, n’a pas eu la force ou la folie de s’insoumettre, ou si peu et si mal. Même la vieille Goussia pense qu’il faut partir, maintenant, mais peut-être, pour lui, au contraire, le salut est-il de rester dans l’effondrement.

Bien sûr il y a en Russie, ou sur le chemin de la Sibérie, des bourgades, des hameaux surgis d’un plan ou d’un autre, absurdes et moribonds. A demi ruinés, et des Ivan mutiques. Le récit très cru de Bouïda va bien au-delà, sur les trains qui passent, leur destinée et leur contenu, les destinées humaines, et leur contenu. Et ces voies terribles dont on prend soin, faute de mieux.

© 

Tangente vers l’Est, Maylis de Kerangal, 127 pages, éditions Verticales, 11,50 €

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Le Train zéro, de Iouri Bouïda, 127 pages, “L’Imaginaire”, Gallimard, 6,90 €

Potemkine ou le troisième cœur, Iouri Bouïda, 161 pages, “Du monde entier”, Gallimard, 17,50 €. A Paris, pendant les années 1920 et dans le milieu de l’émigration russe, un récit autour du thème de la rédemption.

Au Salon du livre : Maylis de Kerangal participe à une journée de discussion autour du thème du voyage, organisée par l’Institut  culturel roumain, dans le sillage de Panaït Istrati, avec Bertrand Badiou, Michel Le Bris, Matei Visniec, Gabriela Adamsteanu, Iona Both. Salle nota bene, 13h30-18h, le 17 mars.

Iouri Bouïda signe le 18 mars à 14 heures, chez Gallimard.

Egalement présents dans le cadre Moscou, ville invitée : Maxime Ossipov, Ma province, Verdier,  Leonid Guirchovitch, Schubert à Kiev, Verdier.

Dominique Conil

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