Yuki & Nina, l'échappée magnifique d'un enfant-film

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Toujours à la Quinzaine des réalisateurs, Nobuhiro Suwa, le plus connu des cinéastes japonais, et l'acteur Hyppolite Girardot ont présenté, vendredi 15 mai, le film qu'ils ont co-signé, Yuki & Nina. Bien loin des clichés sur le plus rebattu des sujets, «cinéma et enfance», Yuki & Nina est une merveille d'abandon et de douceur, et pour Suwa un nouveau traité sur son thème favori : la division.
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Ces billevesées sont légion et elles font mal. Elles ont leur part de responsabilité dans l'état de stagnation où sont la critique, l'enseignement et la transmission du cinéma depuis, et bien... pas moins de quelques décennies. Je veux parler de l'adage sans cesse répété, béatement, selon lequel le cinéma, c'est l'enfance.

 

Ces chères têtes blondes tellement mignonnes et naturelles devant l'objectif ; les films que chacun vit ado et n'oublia pas ; un regard sur le monde toujours capable d'enchantement mais aussi de lucidité simple ; ou encore l'idée, peut-être la plus pernicieuse car la plus idéologique, mine de rien, que dans tout film digne de ce nom il en irait de ceci : apprendre à bien voir, devenir spectateur, c'est-à-dire au fond se préparer à être cinéaste. Vivre, filmer, ce serait cela : trouver le bon regard, la bonne distance, et s'en laver les mains. Se mettre à la bonne place, une fois pour toutes. La boucle serait bouclée : il y aurait des films pour qu'il y en ait toujours, de père en fils, bien sagement.

 

Tout le monde connaît la si belle formule de Jean-Louis Schefer sur « les films qui ont regardé mon enfance ». Mais tout le monde n'en connaît plus que la version travestie, rabâchée. Ce qui était tentative d'élucider la manière dont les images se déposent en nous, en nous modifiant se modifient avec le temps – sont elles-mêmes un peu de temps : granulé, palpable –, est devenu tout autre chose. L'école buissonnière du cinéma est devenue intitulé de cours, pédagogie n'osant pas s'assumer comme telle.

 

Un catéchisme, autrement dit : la leçon qu'ânonnent de vieux professeurs afin de s'assurer l'attention de leurs ouailles. Le fonds de commerce d'une génération qui ne voit pas qu'il y a au moins un paradoxe à prétendre enseigner l'innocence, mais qui n'en a cure : l'essentiel, c'est de retenir le plus longtemps possible cet héritage qu'il faudra bien finir par lâcher. « Le cinéma c'est l'enfance » est ainsi devenu le monopole du maître.

Filmer à deux, filmer le deux

 

C'est dire s'il faut être fort pour prétendre, une fois de plus, « filmer à hauteur d'enfant ». Fort ou très faible, formidablement faible. Imperceptible, à la limite de l'inexistence. Nobuhiro Suwa a cette fébrilité. Il a compris une chose, ou peut-être s'est-il simplement laissé aller, dès le début.

 

Il a compris que dans le cinéma il y a – souvent, sinon toujours – une part de laisser-aller, précisément. S'effacer devant le monde, sans doute, mais cela est encore un cliché. S'en remettre à d'autres, collaborateurs, techniciens, acteurs, à leurs compétences, à leurs caprices... S'en remettre aux énigmes, celles de l'écart entre les langues, entre les corps, entre les mémoires, entre les images. Faire un cinéma qui vous échappe, un cinéma que vous-même, Nobuhiro Suwa, le plus grand cinéaste japonais en activité, ne sauriez comprendre.

 

Pour en arriver là, Suwa a toujours compté par deux. Aujourd'hui, c'est avec l'acteur français Hyppolite Girardot qu'il signe Yuki & Nina, l'histoire de deux jeunes filles de moins de 10 ans, l'une franco-japonaise et l'autre française, et des aventures où les conduit la décision des parents de la première de divorcer, et donc, pour la mère de Yuki, de repartir vivre avec elle au Japon.

 

Etre deux pour filmer avec deux corps, avec deux pensées, être un Japonais et un Français pour filmer une histoire où il n'y a que du « deux » : Yuki & Nina ; parents & enfants ; France & Japon ; ville & forêt ; fiction & documentaire.

 

Déjà, le premier long métrage de Suwa – inédit en France – s'appelait 2 Duo. Le deuxième M/Other. Le troisième H Story. Le quatrième Un couple parfait. C'est assez clair, Suwa n'a jamais eu qu'un seul souci : la division. Son trait, son slash, son élision, comme celle du i de History. Un excès ou un manque, comme l'enfant trop présent dans M/Other, cruellement absent dans Un couple parfait.

 

A mesure que les années ont passé, Suwa a trouvé des collaborateurs avec qui se diviser comme il l'entend : la directrice de la photographie Caroline Champetier pour deux films, Hyppolite Girardot aujourd'hui, le formidable duo de la maison de production Comme des cinémas, Masa Sawada et Michiko Yoshitake. La division s'est adoucie, comme si elle allait progressivement toucher à l'insensible. A force de divisions, la division pourrait n'être bientôt qu'un mirage : un effet de la vision, un petit fantôme, le Casper de l'image, pas davantage.

L'enfance, de l'autre côté

 

La première moitié de Yuki & Nina pourrait mettre mal à l'aise : rien que des discussions entre les deux petites filles, leurs récréations, leurs disputes, les enfantillages qu'elles échafaudent pour essayer d'empêcher le divorce. Cela ressemble à un défi : vous voulez un film à hauteur d'enfant ? Acceptez alors cette nudité documentaire, ces plans qui durent, ce cinéma terre à terre, à la fois cadré et défait, composé d'improvisation.

 

Puis surgit l'incroyable : au cours d'une fugue en forêt, Yuki passe brusquement de l'autre côté, au sortir des arbres elle se retrouve parmi ses amies, au cœur de ce Japon où, il y a encore quelques minutes, elle refusait mordicus de se rendre.

 

Rétrospectivement, on comprend le génie du film. Il fallait cette platitude, presque cette caricature d'enfance saisie dans ses babils et ses manières pour qu'ait lieu cette audace : nous faire passer de l'autre côté. Non pas comme un vide prépare un plein, ou le calme la tempête. Mais parce que l'enfance, en son mystère, reste cela : une identité du quotidien à l'état pur et de la plus grande féerie, un plain-pied de l'un avec l'autre.

 

Présentant Yuki & Nina, Suwa a affirmé que celui-ci est le résultat du travail conjoint de quatre personnes, deux adultes et deux enfants, et qu'il ne prendrait véritablement figure de film qu'une fois la projection finie. C'est fait : l'enfance a retourné le film, sans crier gare, mais c'est à nous de voir et d'assumer ce bouleversement.

 

La seconde moitié est superbe. Et tout le film aussi bien, avec elle. Le passage au Japon accomplit un basculement dans le conte, une alliance de documentaire et de fiction. Il accomplit aussi le passage de la pellicule à la vidéo numérique, ou encore celui des plus anciennes vertus de l'enregistrement cinématographique aux sortilèges actuels du visiophone par Internet.

 

Sans paraître y toucher, Suwa et Girardot redisposent les grands couples qui firent le cinéma d'hier, et plus encore celui d'aujourd'hui : la différence des âges, la différence des langues, la différence des terres, la différence des régimes d'images. La féerie des passages, le merveilleux des interrègnes est aussi beau que dans le plus beau des films d'Abel Ferrara. Rien à voir. Tout à voir. Yuki & Nina est le plus contemporain des films.

 

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