Yuki & Nina, l'échappée magnifique d'un enfant-film

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L'enfance, de l'autre côté

 

La première moitié de Yuki & Nina pourrait mettre mal à l'aise : rien que des discussions entre les deux petites filles, leurs récréations, leurs disputes, les enfantillages qu'elles échafaudent pour essayer d'empêcher le divorce. Cela ressemble à un défi : vous voulez un film à hauteur d'enfant ? Acceptez alors cette nudité documentaire, ces plans qui durent, ce cinéma terre à terre, à la fois cadré et défait, composé d'improvisation.

 

Puis surgit l'incroyable : au cours d'une fugue en forêt, Yuki passe brusquement de l'autre côté, au sortir des arbres elle se retrouve parmi ses amies, au cœur de ce Japon où, il y a encore quelques minutes, elle refusait mordicus de se rendre.

 

Rétrospectivement, on comprend le génie du film. Il fallait cette platitude, presque cette caricature d'enfance saisie dans ses babils et ses manières pour qu'ait lieu cette audace : nous faire passer de l'autre côté. Non pas comme un vide prépare un plein, ou le calme la tempête. Mais parce que l'enfance, en son mystère, reste cela : une identité du quotidien à l'état pur et de la plus grande féerie, un plain-pied de l'un avec l'autre.

 

Présentant Yuki & Nina, Suwa a affirmé que celui-ci est le résultat du travail conjoint de quatre personnes, deux adultes et deux enfants, et qu'il ne prendrait véritablement figure de film qu'une fois la projection finie. C'est fait : l'enfance a retourné le film, sans crier gare, mais c'est à nous de voir et d'assumer ce bouleversement.

 

La seconde moitié est superbe. Et tout le film aussi bien, avec elle. Le passage au Japon accomplit un basculement dans le conte, une alliance de documentaire et de fiction. Il accomplit aussi le passage de la pellicule à la vidéo numérique, ou encore celui des plus anciennes vertus de l'enregistrement cinématographique aux sortilèges actuels du visiophone par Internet.

 

Sans paraître y toucher, Suwa et Girardot redisposent les grands couples qui firent le cinéma d'hier, et plus encore celui d'aujourd'hui : la différence des âges, la différence des langues, la différence des terres, la différence des régimes d'images. La féerie des passages, le merveilleux des interrègnes est aussi beau que dans le plus beau des films d'Abel Ferrara. Rien à voir. Tout à voir. Yuki & Nina est le plus contemporain des films.

 

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