Samia Chala: «Quand la France découvrira que les Arabes sont une richesse...»

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Le voile régressera dès qu'une réelle égalité s'instaurera

Même s’il faut y mettre des guillemets, vous venez d’opposer musulmans et Français de souche, et non musulmans et chrétiens ou juifs…

On a effectivement islamisé le débat. D’où ma volonté de poser ainsi la question : quand une fille comme moi, dont Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir fut le livre de chevet, quand une fille intellectuellement et politiquement armée, profondément laïque, commence à revendiquer une identité de musulmane, c’est qu’il y a le feu à la maison ! J’ai ressenti l’islamophobie comme un coup de poignard reçu, tous les soirs, à la télévision !

Le dépit politique, aussi justifié soit-il, n’est jamais de bon conseil. Fonder une politique sur une blessure revendiquée, cela donne : on ne m’a pas intégré, intégriste je deviendrai !…

Mais je ne fais rien d’autre que tirer la sonnette d’alarme. Si nous n’arrêtons pas cette escalade, nous aurons l’affrontement. Et quel affrontement ! On a construit le problème musulman, on a crispé les identités. Le voile régressera dès qu’une réelle égalité s’instaurera. Il faut que le mépris laisse place à la reconnaissance. Pour cela, il faut juste vous convaincre qu’il existe des musulmans français. Ou plutôt des Français musulmans…

Un exemple parmi d’autres : ma fille est collégienne à Hélène-Boucher, bon établissement de l’est parisien, où ses copines ont pu apprendre l’allemand, l’anglais, l’italien, le russe ; ce qui correspond parfois au désir de se réapproprier la langue d’une mère, d’un père, ou de grands-parents. C’est parfait, cette ouverture sur le monde, qui peut permettre à la France de s’en sortir. Mais l’arabe ? Makach walou ! À moins d’aller dans une mosquée. Je vis dans un arrondissement populaire, avec une forte population intéressée par l’enseignement de l’arabe. N’est-ce pas à la République de le prendre en charge, au lieu de l’abandonner à la sphère religieuse, ou… à l’ambassade du Qatar ?

Quand la France découvrira que les Arabes sont une richesse, cela ira tellement mieux ! À défaut, nous deviendrons un pays de vieux, un pays racorni, à l’échelle de Venise ou de Bruges, ces villes qui ne sont plus que pour avoir été…

"Madame la France, ma mère et moi" 3/3 © Mediapart

Comment démêler arabe et islam ?

Mais qui a islamisé le débat ? Il faut revenir à la réaction de Pierre Mauroy lors d’une grève d’OS chez Renault, avec de pauvres ouvriers algériens et marocains de la première génération d’immigrés, au début des années 1980. Que dit le premier ministre socialiste, traquant l’ombre portée de la révolution iranienne de 1979 : « Une grève de chiites »… Une salle de prière faisait certes partie des revendications, mais celles-ci portaient essentiellement sur les conditions de travail.

Depuis, le débat n’a cessé d’être islamisé, avec un retour du refoulé de la guerre d’Algérie.

Y répond une islamisation apparente, réelle et pas seulement fantasmée, avec ces voiles plus longs que le foulard maghrébin, ces niqabs portés avec de plus en plus d’ostentation en France et en Europe…

C’est effectivement, dans le cas du niqab, une revendication qui peut être militante, extrêmement minoritaire et qu’il ne sert à rien de diaboliser. Les musulmans n’ont pas l’exclusivité du machisme ni du patriarcat. On a enfermé les garçons arabes dans la théorie des trois “v ”qui en est venue à hanter l’inconscient collectif français : voleurs, voileurs, violeurs ! Quand cessera-t-on de barbariser l’Arabe pour se dédouaner ?…

Pourquoi, pour riposter à l’ostracisme, porter atteinte au legs étatique français incontestable, fragile, unique et complexe : la laïcité ? Déjà les crucifix ressortent pour répondre au voile…

La laïcité est d’abord là pour nous protéger les uns et les autres, sinon les uns des autres. C’est dans l’intérêt des musulmans, minoritaires dans la société française, d’être laïques, puisque la laïcité garantit la liberté de conscience. Si je mets un foulard, en quoi ne suis-je pas laïque ? Chasser la nounou d’une crèche au nom à la fois du féminisme et des valeurs de la laïcité, je trouve cela scandaleux ! Libérer les femmes, c’est les pousser à travailler, à étudier, à s’imprégner des valeurs de la République, en dépit de leur tenue vestimentaire, souvent héritée de milieux populaires conservateurs. Les idées diffusées dans l’espace public, les contacts, la mixité, ouvriront des horizons aux uns et aux autres. Or nous poussons, au contraire, les musulmanes voilées vers le communautarisme en leur fermant nos portes.

La liberté de porter le voile vous semble-t-elle, pour autant, la meilleure réponse ?

Oui, c’est la meilleure façon d’éviter que cette communauté ne devienne communautariste. L’école de la République vous fait et vous fera forcément français : pourquoi organiser cette chasse à une minorité voilée ? La grande République n’est-elle pas capable d’apporter à la fois une volonté, des moyens et des compromis pour régler cela ? Est-elle condamnée à reprendre le chemin de la discrimination, à buter sur ce passé qui ne passe pas ? Pourquoi ajouter de la crispation à la crispation ? Pourquoi rechercher – tout en faisant mine de s’en inquiéter – la confrontation ?

L’ethnocentrisme doit cesser : ne pas regarder le monde à partir de son seul point de vue occidental. Essayer de comprendre l’autre. Ne pas le ravaler à une caricature mêlant le mépris de classe et la peur des différences, ce qui revient à ce discours sous-jacent, que je perçois dans l’élite : salauds de pauvres voilés des quartiers !

La France doit résister aux tentations de croisades antimusulmanes qui la traversent. Pensons d’abord aux responsabilités des États, qui devraient apporter des solutions économiques, politiques, voire symboliques, au lieu de livrer des boucs émissaires à la vindicte publique en période de crise.

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