Chad Harbach, écrire ou lancer

Par et

L'Art du jeu est un premier roman phénomène, couronné par le prix Page des libraires lors du dernier Festival America, manifestation durant laquelle nous avions rencontré Chad Harbach, pour évoquer le baseball, au centre de son roman, le genre du « campus novel », et son regard d'écrivain comme de critique sur l'évolution de la littérature américaine contemporaine.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

L’Art du jeu est un roman singulier : le premier d’un écrivain, Chad Harbach (qui a mis onze ans à l’écrire), jusqu’ici davantage connu pour être le cofondateur et rédacteur en chef de la revue culte n + 1 (littérature, culture, politique). Le roman paraît en 2011 aux États-Unis, encensé par la critique comme par d'autres auteurs et non des moindres (Franzen, Irving, McInerney), il est traduit dans dix-huit pays et devrait être prochainement adapté par HBO :

Chad Harbach / The Art of fielding / Série HBO © Mediapart


L'Art du jeu est un roman phénomène, couronné par le prix Page des libraires lors du dernier Festival America, manifestation durant laquelle nous avions rencontré Chad Harbach, pour évoquer le baseball au centre de son roman, le genre du « campus novel », et son regard d'écrivain comme de critique sur l'évolution de la littérature américaine contemporaine.

Chad Harbach © CM Chad Harbach © CM
L’Art du jeu tire son titre d’un essai de référence sur le baseball, écrit par l'un des plus grands joueurs de tous les temps, Aparicio Rodriguez, un livre culte au Westish College, « petite université au cœur du Wisconsin, berceau du baseball ». Il sera donc question de sport, à travers le destin d’Henry Skrimshander, star montante de la discipline, d’Owen Dunne – l’un de ses coéquipiers, qui profite de la moindre pause dans le jeu pour dévorer un livre –, de Mike Schwartz, leur capitaine. Mais aussi du président du Westish College, Guert Affenlight, et de sa fille, Pella. Il sera question de baseball mais pas seulement : Aparicio Rodriguez n’existe pas, pas plus que L’Art du jeu, ce prétendu essai de référence, ou le Westish College. Chad Harbach excelle à brouiller les pistes et jouer des rapports mouvants du réel et de la fiction. À s’amuser dans et par le récit, soulignant à travers une remarque d’Affenlight que l’empathie que l’on ressent pour Henry et les autres protagonistes du livre « dépassait largement celle qu’il pouvait ressentir pour un personnage de roman ». Il en est de même pour le lecteur de L’Art du jeu, qui se passionne, s’émeut, sourit et s’attriste, pris dans un texte implacable, fascinant. Comme l’a écrit Jonathan Franzen, « des premiers romans aussi aboutis, aussi envoûtants, sont des perles rares (…). Comme pour tout excellent livre, après lui avoir accordé une part importante de ma vie, j’ai ressenti comme un vide lorsque je l’ai refermé ».

En lisant L'Art du jeu, il est difficile de ne pas penser aux grands romans américains du baseball, à Bernard Malamud (The Natural), Philip Roth (Le Grand Roman américain), Don DeLillo (Outremonde), aux romans de Paul Auster ou à Une prière pour Owen de John Irving : autant de références que Chad Harbach rejette pourtant, dans une volonté farouche d'échapper à des « modèles écrasants ». La volonté de l'auteur est clairement de se dégager du poids de la culture littéraire pour proposer un roman dédié au « plaisir du texte », une voix singulière qui refuse tout postmodernisme, toute intrigue sèche et purement référentielle. Le baseball est certes présent mais il est inutile de connaître les subtilités du jeu pour entrer dans l'intrigue de son roman. De même, si le « campus novel » – roman se déroulant sur des campus universitaires – est « un truc très américain », il doit être possible de faire entrer n'importe quel lecteur dans ce type d'intrigue. Là est d'abord l'art du jeu littéraire chez Chad Harbach : reprendre deux traditions majeures du roman américain – le sport, la fac – et en faire un langage universel.

Chad Harbach baseball © Mediapart

Quête identitaire individuelle et collective

Dans ce livre, le baseball est un sport « différent », « un combat homérique, pas une grande bataille, mais une succession d’épreuves isolées », beau jusque dans sa balle « petit chef-d’œuvre d’esthétisme », son terrain – surnommé “le diamant” – devient chez Chad Harbach un « livre émeraude attendant que s’écrive l’histoire » :

« C’était là, aux yeux de Schwartz, le paradoxe inhérent au baseball, au football ou à tout autre sport. On aimait ça parce qu’on le considérait comme un art, une activité futile en apparence, pratiquée par des gens ayant des aptitudes spéciales, qui, mine de rien, en évitant soigneusement de disserter sur la profondeur de l’être, parvenaient néanmoins à révéler quelque chose d’authentique et d’essentiel sur la condition humaine. Être humain, fondamentalement, c’est être en vie, avoir accès à la beauté, être parfois capable de la créer, mais devoir un jour mourir et en être terrifié.

Le baseball était un art, mais pour y exceller, il fallait devenir une machine. Peu importait, parfois, la beauté du geste, peu importait ce qu’on réalisait les grands jours, ou les matches magnifiques qu’on avait joués. On n’était ni peintre ni écrivain, on n’œuvrait pas en privé, on ne pouvait jeter ses loupés, et ce n’était pas uniquement les coups de génie qui comptaient. Ce qui importait, comme pour toute machine, c’était la faculté de répétition. Les moments d’inspiration n’étaient rien, comparés à l’éradication des erreurs. »

Henry, qui doute après avoir gravement blessé Owen lisant sur le banc de touche, incarne la beauté fragile du sport, cette frontière si complexe qui sépare le meilleur joueur de la machine, quand soudain le cerveau gouverne le bras. Le texte interroge « la construction de l’âme » : « Une âme… on ne naissait pas avec. C’était quelque chose qu’il nous fallait construire, au fil de nos efforts et de nos erreurs, de nos études et de nos amours. » Dans le sport comme au quotidien, le même espoir de « connaître une vie simple et lumineuse où chaque geste aurait un sens ».

L’Art du jeu narre la trajectoire de plusieurs personnages, destinés à se croiser, à influer les uns sur les autres. Il interroge la question de l’échec – tous sont pris dans une « quête de perfection », tous sont mis face à leur faillibilité – comme la notion d’identité. Chad Harbach met les protagonistes de l'histoire face à la « question abyssale et vertigineuse » du que « faire de sa vie » : les personnages du roman sont scindés entre un avant et un après – Henry, joueur exceptionnel, soudain pris par un doute destructeur, Pella, qui après s'être mariée et avoir abandonné ses études revient à Westish et tente de se reconstruire, Guert Affenlight, longtemps homme à femmes, qui tombe éperdument amoureux d’Owen Dunne. Liaison dangereuse, terriblement déstabilisante pour cet homme, jaloux de l’attrait que son amant éprouve pour une photo de lui étudiant, « mon rival de vingt et un ans », photographie qui incarne ces identités en quête d’elles-mêmes dans l’ensemble du roman.

L'université est pour Chad Harbach un lieu « utopique », hors du monde, fermé sur lui-même, où, durant quatre ans, les étudiants construisent une « vie idyllique », où tout leur est offert, avant de se retrouver projetés dans « la vraie vie, économiquement et socialement bien plus difficile », « la perspective effrayante du “dehors” ». Le campus est aussi ce lieu clos qui exacerbe les tensions sociales – étudiants pauvres / riches –, les différences sexuelles ou identitaires. L'existence y est à la fois suspension et « carrefour », ce moment où tout peut arriver. L‘Art du jeu est en ce sens la mise en récit d’un « devenir adulte », autour de moments de doutes, de crises. Cette interrogation intime, individuelle, passe par les livres : chaque personnage a un texte référent, dans lequel il puise un art de vivre, une philosophie, des citations qui peuvent guider un comportement (Melville pour Affenlight, Marc Aurèle ou Épictète pour Mark, L'Art du jeu d'Aparicio Rodriguez pour Henry). Et chacun en arrive à un stade de sa vie où ce livre lui devient inutile, ne peut plus l'aider.

Challenge littéraire

Fresque d'une ère du soupçon aussi bien individuelle que collective, L’Art du jeu est également une interrogation de l’histoire, de cette crise de confiance en soi dans laquelle la société américaine serait entrée en 1973 avec le Watergate, le droit à l’avortement, le retrait des GI’s du Viêtnam, la parution de L’Arc-en-ciel de la gravité de Thomas Pynchon, cette année, aussi, où un lanceur nommé Steve Blass a perdu ses automatismes et devient le nom d'un symptôme de l'échec :

Harbach livre des lecteurs © Mediapart

 

L'échec – et comment le dépasser – est donc le véritable centre de gravité de ce roman. « Je crois que le plus important pour un écrivain, c'est de saisir le monde contemporain d'une manière qui ouvre, pour le lecteur, une sorte de fenêtre sur des parts d'existence qu'il perçoit confusément, pas entièrement, parce qu'il n'a pas les mots pour ça. Et c'est au romancier de lui donner ces mots pour saisir le monde contemporain », sans simplifier, sans didactisme, sans l'écraser sous les « trucs » et références dont abusaient les écrivains de la génération post-moderniste.

L'essentiel serait un « plaisir du texte » : « Fondamentalement, personne n'est obligé d'écrire un roman, personne n'est obligé de le lire, les deux activités doivent demeurer un plaisir. » Ce que L'Art du jeu illustre dans sa mise en parallèle de l'écriture et du sport : « Parler, c’était comme lancer une balle de baseball. On ne pouvait prévoir à l’avance où elle allait se diriger. Il fallait juste lâcher prise et voir ce qui allait se passer. Il fallait lancer des mots si quelqu’un allait les rattraper, on devait même oser lancer des mots que personne n’attraperait. »

Harbach littérature © Mediapart

 

Chad Harbach, L’Art du jeu, traduit de l'anglais (États-Unis) par Dominique Defert, éd. Jean-Claude Lattès, 664 p., 22 € 50.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Nous avons rencontré Chad Harbach lors du Festival America, le 19 septembre 2012.

Pour obtenir les sous-titres des vidéos, cliquez sur cette icône (elle apparaît au passage de la souris sur la vidéo, en haut à droite) et choisissez la version française (FR).