Culture-Idées

Le Poulpe: du noir au brun ?

Apprenantla republication par les éditions Baleine d'un roman de jeunesse d'un desfondateurs du Front national, le journaliste et ancien milicien FrançoisBrigneau, des auteurs de la célèbre série le Poulpe demandent que leurs nomssoient effacés du catalogue de la maison.

Sylvain Bourmeau

18 février 2010 à 09h11

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Lorsqu'il vit le jour, en 1995, l'enquêteur «libertaire et antifasciste» Gabriel Lecouvreur, plus connu comme Le Poulpe, n'imaginait sans doute pas un instant qu'il serait un jour amené à partager les rayonnages de sa maison d'édition avec l'un des fondateurs du Front national, auteur à ses jeunes heures de romans déjà plus bruns que noirs, l'éditorialiste de Minute François Brigneau. C'est désormais un fait avec la re-parution ces jours-ci aux éditions Baleine de Faut toutes les buter, un roman publié en 1948 par cet auteur qui n'avait alors pas trente ans mais déjà derrière lui une carrière de collaborateur et de milicien.

Apprenant la nouvelle, des auteurs de Poulpes, parmi lesquels Didier Daeninckx, Patrick Raynal, Maud Tabachnick ou Romain Slocombe, ont vivement réagi, demandant «le retrait immédiat de leur nom et de leurs œuvres du catalogue des éditions Baleine». Interrogé par Mediapart, Didier Daeninckx s'est déclaré surpris par le choix du directeur de Baleine, Jean-François Platet, de republier ce texte qu'il juge «raciste et, par ailleurs, d'une médiocrité littéraire confondante».

Joint au téléphone, l'éditeur semble se réjouir du mini-scandale provoqué par cette reprise, avouant même compter dessus pour «faire du buzz» et vendre des livres. Il raconte être «tombé par hasard sur ce livre il y a deux ans environ, et l'avoir trouvé génial, sans savoir qui était l'auteur». S'étant renseigné sur la biographie de Brigneau (wikipedia ici, par exemple), Jean-François Platet explique qu'il l'a rencontré et qu'il a vainement tenté de convaincre le groupe Le Seuil auquel il appartenait alors de le publier. C'est Denis Jeambar, à l'époque PDG du Seuil, qui s'y était opposé, précise-t-il.

Devenu en 2007 éditeur indépendant à la faveur de son départ du groupe avec le catalogue Baleine et les contrats en cours, dont celui alors déjà signé avec Brigneau, Platet n'aura attendu que quelques mois pour se lancer dans la réédition sulfureuse et sans appareil critique ou biographique de ce livre qu'il considère comme un «chef-d'œuvre de l'argot, même pas antisémite».

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Peut-être pas antisémite mais clairement raciste – le premier paragraphe en donne déjà l'avant-goût plus que moisi: «J'étais au Perroquet, tout seul, peinard, tranquille comme Baptiste. J'en avais marre du champ'. Je buvais des dry, pour changer. Ils étaient chouettes, les dry. Bien poivrés. Gaston les tape au poil. Ça faisait, peut-être, le six ou septième que je m'envoyais, quand voilà qu'une fille s'amène. Une belle petite. À peine vingt piges. Et balancée, la mort de mes os... Rien qu'en matant ses petits nichons qui pointaient à travers le corsage et son valseur si rond, si moulé, tendu si ferme, tourné si dur, j'en ai tout de suite eu l'eau à la bouche. D'autant qu'aussitôt trois crouïas, qu'étaient au bout du bar, se sont mis à discuter le bout de gras en lui dévisageant le côté pile. Faut vous dire: j'ai jamais pu bien renifler les arbis. Pas d'aujourd'hui. Non. Non. Une vieille rancune qui vient de loin. Du Sud. De Tatahouine. Tous faux-jetons, donneurs, emmanchés et le reste. Aussi, la mignonne à peine hissée sur son piédestal, me voilà qui m'approche.»

Rappelant la dimension politique anti-fasciste du projet Poulpe depuis ses origines, Didier Daeninckx estime que «publier François Brigneau chez Baleine c'est, toutes proportions gardées, comme si les éditions de Minuit choisissaient de publier Faurisson ou Rassinier». Aussitôt, il précise qu'il ne s'agit pas pour lui et ses collègues du Poulpe de demander l'interdiction ou la censure de ce livre mais de se saisir de cette mésaventure pour souligner la cruelle absence de droits des auteurs lors des ventes de catalogues des maisons d'édition, et de suggérer ce que pourrait être un «droit de retrait».

Sylvain Bourmeau


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