Non, M. Copé, « la littérature n’est pas un précis de “prêt à penser ” »

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En réponse aux attaques de Jean-François Copé contre le livre pour enfants Tous à poil, Sylvie Vassallo, directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil rappelle que « les enfants n'apprennent pas la diversité dans les livres, mais dans la vie ».

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Une semaine après la sortie du président de l’UMP, la polémique autour de Tous à poil ne faiblit pas et quitte même le terrain du genre pour gagner celui des classes : Jean-François Copé s’attaque désormais à la présidente d'association qui a recommandé le livre dans une liste de 92 ouvrages, le rendant digne désormais d’un René Bérenger, comme lui avocat et homme politique et dont les vues très strictes sur les bonnes mœurs lui ont valu en son temps d’être surnommé « Père la Pudeur »

On pourrait ironiser sur le fait que le Jean-François Copé critique littéraire est un bien meilleur VRP que le Jean-François Copé critique culinaire : les ventes de pains aux chocolat n’ont pas décollé, tandis que Tous à poil occupait la 4e place des meilleures ventes de livres sur un site marchand moins de deux jours après la sortie du président de l’UMP.

On pourrait... si la prise de position n’était pas révélatrice d’une récupération inquiétante, qui met également en évidence la tendance à la multiplication des attaques contre des titres au nom d’une certaine idéologie.

Pour Mediapart, Sylvie Vassallo revient sur les questions soulevées par la controverse qu'a initiée Jean-François Copé : l'instrumentalisation et les procès faits au livre, le rôle et la place de la littérature jeunesse et les réflexions à mener en dehors des débats et tensions actuels.

Jean-François Copé s’attaque au contenu d’un livre, par sa “lecture” de l’ouvrage de Claire Franek et Marc Daniau Tous à poil ; quelle est votre réaction ?

Sylvie Vassallo : Jean-François Copé a fait une démonstration brillante de la différence qu’il y a entre « lire » au sens de défricher, et « lire », en accédant au sens. Les livres racontent des histoires même quand ils ne s’inscrivent pas dans un monde ou un temps imaginaires. Et la littérature offre au lecteur une multiplicité de lectures. Contrairement à ce qu’il semble croire, la littérature n’est pas un précis de « prêt à penser », même quand une histoire évoque des sujets très quotidiens, la littérature ne délivre pas un message, elle apporte un regard sensible, une interprétation, ça fait une sacrée nuance.

C’est toujours le lecteur qui garde le pouvoir. C’est lui qui, entre les lignes, construit son point de vue. Et quand il s’agit de livres pour enfants, cette construction se fait, de plus, en partage et en dialogue avec les adultes, les parents en tout premier lieu. Cette instrumentalisation témoigne donc à mon avis soit d’une inculture totale, soit d’une volonté délibérée de jouer sur les interrogations et parfois les craintes des parents quant à l’éducation de leurs enfants et de les effrayer gratuitement.

Ce n’est pas la première fois que la littérature jeunesse se retrouve au centre d’une polémique, avez-vous le sentiment que la littérature jeunesse est parfois prise en otage (par les politiques, par certains acteurs du livre) ? Je pense notamment à la sortie de François Busnel en 2010… 

C’est vrai, certains, comme François Busnel, ont du mal à accorder le statut de littérature aux livres pour enfants. Tandis que le public, lui, est largement au rendez-vous, que cette littérature française est parmi les plus reconnues à l’échelle internationale, que les auteurs et illustrateurs qui la créent, les éditeurs, les libraires, les bibliothécaires et les médiateurs du livre qui la portent sont les acteurs compétents d’un art plein et entier mais très singulier. Et c’est peut-être cette singularité qui dérange, ou qui n’est pas encore suffisamment comprise.

Cette singularité réside d’abord dans le fait qu’elle intervient en direction d’un public particulier : les enfants et les jeunes. Sujets sensibles puisqu’en construction. Certains peuvent alors croire que les livres se doivent d’éduquer les enfants, d’autres que les enfants ne sont pas aptes à accéder à la complexité du monde, d’autres encore qu’il faut en rabattre sur l’exigence artistique et littéraire quand on s’adresse aux enfants. D’autres, à l’inverse, leur destinent une littérature exigeante et accessible à la fois. Et c’est tout un art de le faire. Toute l’histoire de la littérature de jeunesse est traversée par ce débat sur le statut, les intentions de cette littérature.

D’autre part, cette littérature s’exprime dans des genres et des formes très divers, elle possède des codes littéraires uniques comme la place faite à l’image et les jeux de sens entre le texte et image… Les auteurs et illustrateurs jeunesse ont parfois une capacité déroutante, pour les adultes que nous sommes, à entrer dans un dialogue sensible et complice avec les enfants.

Il y a une vraie culture du livre pour enfants, on peut la méconnaître, ce qui laisse beaucoup de place aux idées reçues sur sa qualité et sur la manière dont les enfants la perçoivent.

En tant que directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil, quel message souhaitez-vous adresser à ceux qui seraient tentés de suivre Jean-François Copé dans son interprétation ? 

Sans doute de faire confiance à leurs enfants dans leur capacité à lire, et d’avoir confiance également dans leur rôle de parents pour les accompagner avec la littérature dans la plus belle aventure qui soit : la découverte de soi, loin des manipulations et des polémiques.

Le livre pour enfants est donc un sujet sensible dans tous les sens du terme. Veillons à lui accorder de pouvoir déployer bien librement cette sensibilité.

Pourquoi craindre que les livres de leurs enfants ne représentent la diversité des situations dans lesquelles ils vivent ? Ils savent très bien, par exemple, que des parents, père ou mère, élèvent seuls leurs enfants, que d’autres ont deux papas ou deux mamans, que d’autres vivent avec une maman et un papa… Ils ne l’apprennent pas dans les livres, mais dans la vie. Le fait que les histoires qu’on leur raconte puissent habiter tous ces schémas familiaux est plutôt rassurant, car dès lors, cela peut se verbaliser, se penser, se discuter, se comprendre.

Dans une tribune parue la semaine dernière, vous évoquez la « distance que les enfants comprennent parfaitement » ...

La littérature pour enfants n’a pas un rôle différent de la littérature. Elle raconte des histoires, elle confronte ses lecteurs aux questions existentielles, elle leur permet de penser l’altérité, de se découvrir. Elle les dérange, les rassure, les interroge, les fait rêver, leur fait découvrir les mots, la langue, provoque leur imaginaire. Elle leur permet d’accéder le plus librement possible au monde, de venir au monde, de s’y inscrire. La littérature de jeunesse fait grandir, dans tous les sens du terme.

Les autorisations qu’elle donne à l’enfant d’être lui-même, de saisir ses angoisses, d’appréhender ses peurs, de maîtriser sa relation à ses parents, à ses amis, de mettre des mots sur ses émotions… sont essentielles. Et il faut être auteur de talent pour toucher avec finesse des sujets aussi délicats. Car c’est là que se joue la distance, entre le texte et l’image, entre les lignes, entre les pages, dans tous les blancs laissés à l’interprétation – et donc, à l’intelligence du lecteur. Et l’on est souvent surpris de la capacité des enfants à construire leur propre lecture.

Alors, s’il y a une différence avec la littérature adulte, c’est que cette littérature est la première porte d’accès à la culture, une porte décisive pour ouvrir toutes les autres. Et s’il y a un combat à mener, c’est plutôt de s’intéresser à tous ceux qui aujourd’hui n’y ont pas encore accès.

Vous le soulignez, « depuis quelques mois, les attaques sur le contenu "pernicieux" de la littérature jeunesse se multiplient »...

Certaines bibliothèques reçoivent des mails pour montrer du doigt quelques ouvrages, toujours les mêmes, comme Tango a deux papas et pourquoi pas ? de Béatrice Boutignon, au Baron Perché, Le Jour du slip d’Anne Percin et Thomas Gornet au Rouergue (voir sous l'onglet Prolonger), À quoi tu joues ? aux éditions Sarbacane. Des auteurs ou des éditeurs reçoivent aussi des menaces.

Il semble que les mêmes qui font le procès de ces livres tentent de gonfler leur puissance en en faisant parler, espérant ainsi créer une vague plus puissante. Le nombre est moins inquiétant que l’idéologie sous-tendue par ces pressions qui laissent croire : « ces livres, cette littérature est pernicieuse », « dangereuse » pour l’équilibre de nos enfants. Je crois qu’il ne faut pas sous-estimer le fait que cela laisse aussi entendre que « les auteurs, les illustrateurs, les éditeurs, les bibliothécaires, les enseignants sont irresponsables et totalement idéologisés ». Au fond, Jean-François Copé prétend qu’un livre comme Tous à poil est dangereux parce qu’il conteste l’autorité de l’école et des institutions ; je crois au contraire que c’est lui qui tente de déstabiliser l’institution en cherchant à mettre sur la défensive des créateurs et des professionnels.

Enfin, alors que de nombreux exemples montrent la capacité des auteurs, des écrivains et des dessinateurs à suivre l’évolution de la société, que pensez-vous de cette intrusion de la politique dans le champ créatif ? 

Les auteurs, les illustrateurs vivent dans la société, comment pourrait-il en être autrement ? Toutes les grandes questions qui travaillent notre monde traversent également ces champs créatifs. Je ne vois aucune raison de l’idolâtrer ou de croire qu’ils puissent rester en dehors des tensions actuelles sur la famille, sur le rapport homme/femme, sur l’école. De tout temps, la littérature de jeunesse a été marquée par des débats, des connaissances, des visions que la société a sur la place de l’enfant.

Ces sujets sont pleinement au cœur des réflexions des professionnels et nécessitent d’aller bien plus loin dans leur capacité à manier cette littérature de jeunesse dans leurs champs respectifs. C’est pourquoi nous avons créé une École du livre de jeunesse, qui leur offre de nombreux ateliers pour appréhender la diversité de cette littérature et les médiations culturelles qui lui sont associées.

La controverse actuelle vient mettre en évidence cette absolue nécessité de débats et de formations. Je pense en particulier aux enseignants et aux nouveaux schémas de formation des maîtres, aux animateurs des centres de loisirs dans le cadre de la réforme périscolaire.

Le colloque que nous organisons le 19 juin, sur le thème « Culture, littérature, enfances, d’évolutions en révolutions où allons-nous ? », tentera justement d’apporter des analyses et des éclairages sur ces débats qui font l’actualité. Et je ne doute pas que notre 30e Salon au mois de novembre sera une belle occasion de faire valoir le statut et la stature de la littérature de jeunesse.

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Sylvie Vassallo est directrice du Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil. Depuis bientôt trente ans, celui-ci œuvre pour la promotion « du statut et de la stature de la littérature jeunesse ». Elle a son blog sur Mediapart.

L'édition jeunesse en France publie chaque année plus de 5 000 nouveautés. En 2013, ce segment a représenté 20,5 % des ventes de livres, en deuxième position, derrière la littérature dite classique et devant les beaux livres (source SNE). Tant du point de vue économique que pédagogique, son importance est indiscutable. Émergeant à partir du XIXe siècle, le genre littéraire s'est largement développé au XXe siècle. En France, ce secteur de l'édition est régi par la loi pour la jeunesse du 16 juillet 1949.