Rentrée littéraire hiver 2012 Chronique

Péter Nádas et le roman de la terre d'érection

Pendant dix-huit ans, le romancier Péter Nádas a écrit Histoires parallèles. Un texte prodigieux, monstrueux, récapitulatif et prophétique de 1138 pages. Qui donne idée de notre hiver spirituel européen à travers les soubresauts de corps zébrés de pulsions, entre 1938 et 1989. C'est de la tuerie !

Antoine Perraud

18 mars 2012 à 11h02

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Le roman que voici n'est pas sans queue ni tête. Celle-là occupe même une place prépondérante : « Nous tenons, avec Péter Nádas, le champion du monde du coït le plus long de la littérature ; cela dure quatre jours et court sur cent vingt pages », pouffe son éditeur chez Plon, Ivan Nabokov.

Histoires parallèles est un maelström structuré de main de maître, dans lequel apparaissent une centaine de personnages évoluant entre 1938 et 1989, du côté de l'Allemagne et de la Hongrie, le tout sous la forme d'une trilogie concentrée en un saisissant volume noir, à la Soulages, de 1138 pages.

Péter Nádas y mène de front trois entreprises. D'abord, provoquer le croisement de certains destins que rien ne préparait à une telle occurrence, au gré de courts-circuits de l'Histoire, en faisant fi de ce qui sous-tend artificiellement nos existences comme la littérature : cause, déroulement, conséquence.

Partir ensuite du principe que nous vivons dans une ambiance de polar, que les meurtres se déploient dans les pages des gazettes altérées de faits divers, que nous baignons dans le sang. Mais qu'il y a un angle mort : le projet lugubre et en partie exécuté d'une Europe dite des Lumières, qui regorge d'homicides en tout genre, du colonialisme aux totalitarismes...

Enfin, déplacer le centre de gravité du roman : il était au-dessus des sourcils, le voici en dessous de la ceinture. Le sexe, chez Péter Nádas, c'est ce qui reste quand la violence, l'horreur et la terreur ont accompli leur œuvre. C'est l'ultime lien possible, dans toute sa crudité vraie, parmi tant de mensonges et de feintes. La chair, fraîche ou flapie, soudaine ou latente, hallucinante ou consommée, bat la mesure d'Histoires parallèles, avec une vaillance, un souffle, une musicalité, un pouvoir d'évocation hors du commun.

Rencontrer cet écrivain né en 1942 à Budapest, régulièrement donné « nobélisable », vomi pour son « cosmopolitisme » par le régime national-populiste actuel hongrois – tout comme son ami Imre Kertész (tous deux sont juifs et visés comme tels) ; rencontrer Péter Nádas impressionne plus que de raison. Il a mis dix-huit ans (de 1987 à 2005) à rédiger son texte en spirales profuses, impossibles à résumer. Il venait de terminer Le Livre des mémoires (Plon, 1998), en lequel Susan Sontag voyait « le plus important des romans contemporains et l'un des plus grands du siècle ».

Un tel prosateur, si prompt à déceler les crispations masculines, les flux féminins et vice versa, ne peut être qu'un ogre qui vous déshabillera du regard. Nenni ! Comme tout grand écrivain, il ne ressemble en rien à son œuvre. On attendait un démiurge, tant son roman se substitue à la création au lieu de refléter le réel : on tombe sur un agneau bientôt septuagénaire, souriant et serein...

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« Mon rôle fut modeste et ascétique, assure-t-il. J'entre à chaque fois dans un personnage et je chemine avec lui, jusqu'à changer de peau, grâce à la capacité d'empathie que nous avons tous, au gré des rencontres qui émaillent le récit. Une fois à l'intérieur d'un nouveau protagoniste, je regarde en arrière et continue d'animer le comparse précédent, dont je ne me suis pas défait. La forme est guidée par une telle improvisation à la merci d'une chaîne de contacts, tout en me laissant maître de la structure du roman, qui ne dévie pas. J'ai voulu réduire en pièces les limites et les causalités dans lesquelles nos vies et nos consciences sont enfermées : le début et la fin, la naissance et la mort.

Mon désir d'harmonie, continuellement battu en brèche par les disharmonies de l'existence, a sans doute présidé à la mise en tension de l'écriture, qui ne doit pas, de toute façon, consister à tout remettre d'aplomb. Ce qui m'a le plus aidé, c'est que j'ai déjà eu l'occasion de trépasser : le 15 avril 1993, j'ai été cliniquement mort pendant trois minutes et demie. Je suis donc un ressuscité. C'est d'un grand secours littéraire, surtout pour camper l'être humain, qui n'est plus, depuis la Seconde Guerre mondiale, l'homme originellement envisagé par les Juifs, les Grecs, ou les chrétiens... »

Péter Nádas a décrit ce phénomène de la vie qui s'enfuit – dont avait tâché de rendre compte Montaigne à la suite d'une chute de cheval. Dans La Mort seul à seul (L'Esprit des péninsules, 2004), tout commence par une magnifique journée ensoleillée, contre laquelle son être regimbait, avant l'infarctus : « Mon corps, lui, ne l'entendait pas de cette oreille. » Cette écoute de la part animale de l'homme dicte la démarche du romancier : il s'interroge sans cesse sur ce qui relève, en notre espèce mutante, de l'individuel et du collectif. En Hongrie, la dictature, hitlérienne puis stalinienne, n'a fait qu'accentuer l'énigme brûlante d'un tel sujet. Deux petites phrases d'Histoires parallèles mettent la puce à l'oreille. Indices parmi tant d'autres que Péter Nádas reprend l'art du roman où l'avait laissé Proust, en y adjoignant le legs de la psychanalyse et les cauchemars propres au XXe siècle : « L'instinct opère toujours de la même manière en chacun de nous. Mais les états primitifs qu'on revisite tous à l'infini peuvent très bien ne pas se ressembler. »

Des êtres torturés et torturants, aux carcasses cosmiques comme surgies des toiles de Francis Bacon ou de Lucian Freud, n'ont plus que leur bas-ventre en guise de radar. Ô sens souvent giratoires et toujours en feu ! Un lecteur limité du CNL (Centre national du livre) prétendit refuser toute aide à la traduction de Marc Martin (cinq années de travail !), au prétexte qu'une telle prose exsude « trop de sueur et de sperme ». Le délicat bureaucrate cria même à la pornographie. La pornographie consiste à nier l'autre en le réifiant. Dans Histoires parallèles, le corps est au contraire le moyen de rencontrer autrui, chez des êtres qui ne fonctionnent plus que par bouffées – de souvenirs et de sexe.

Rabelais avait ouvert la parenthèse humaniste de la manière la plus charnelle qui fût. Nádas la ferme avec ce même corps, refoulé de la littérature plus de quatre siècles durant ; mais en des empoignades sépulcrales, parmi la béance, le magma et le chaos qui nous caractérisent désormais, jusqu'à preuve du contraire...

Histoires parallèles de Péter Nádas, traduit du hongrois par Marc Martin avec Sophie Aude (Plon, 1138 p., 39 €).

Antoine Perraud


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