Quelle Notre-Dame reconstruire?

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Alors que le président a annoncé vouloir rebâtir Notre-Dame « plus belle encore d’ici cinq ans », la question est de savoir s’il faut reconstruire l’église médiévale, celle transformée par Viollet-le-Duc au XIXe siècle ou bien encore ériger une cathédrale du XXIe siècle.

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Dans l’émotion soulevée par l’incendie de Notre-Dame de Paris, la question ne semble guère se poser. « Cette cathédrale, nous la rebâtirons », a déclaré le président de la République alors que les flammes n’étaient pas encore éteintes. « Demain nous reconstruirons tout, pierre par pierre, poutre par poutre, ardoise par ardoise », a abondé l’ancien porte-parole du gouvernement Benjamin Griveaux. L’ex-président américain Barack Obama a lui-même tweeté : « Il est dans notre nature d’être en deuil quand nous perdons notre histoire – mais c’est aussi dans notre nature de reconstruire pour demain, aussi solide que nous le pouvons. »

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Et, au lendemain de l’incendie, Emmanuel Macron a tranché dans une brève allocution télévisée spécialement tenue pour l’occasion : « Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore, et je veux que ce soit achevé d’ici cinq années. »

Au-delà des interrogations techniques et des soupçons sur le coût collectif réel des travaux, rien ne permet aujourd’hui de dire comment il serait pertinent de rebâtir le monument le plus visité d’Europe. Faut-il le restituer à l’identique ? Quelle version d’un ouvrage déjà modifié par le passé choisir alors ? Doit-on rendre discret ou au contraire visible ce qui sera fait au XXIe siècle ?

Portrait d'Eugène Viollet-le-Duc par Nadar. Portrait d'Eugène Viollet-le-Duc par Nadar.
Ces questions classiques de la discipline patrimoniale se posent avec d’autant plus d’acuité pour ce bâtiment emblématique du Moyen Âge, mais massivement réinterprété et réinventé au XIXe siècle par l’architecte Viollet-le-Duc, l’auteur, notamment, de la flèche qui s’est effondrée lundi 15 avril…

Dominique Garcia, archéologue et professeur des universités, est le président de l’Inrap, établissement public d’archéologie, qui travaille autant sur les sous-sols que sur les élévations, et donc sur les architectures des plus anciennes aux plus récentes. « Face à la catastrophe, nous mettons nos compétences bien naturellement au service de la reconstruction », explique-t-il, tout en constatant que « l’émotion qui a entouré l’incendie de Notre-Dame est comparable à ce qui s’est passé avec les attentats du 13 novembre [2015]. Est-ce qu’il s’est alors agi de simplement retourner en terrasse et de continuer de faire la fête, ou bien d’autre chose ? Veut-on simplement dire qu’on est plus forts que les éléments, et restaurer à l’identique, ou faire évoluer le patrimoine, en montrant ce que notre époque est capable de léguer aux générations futures ? Les dernières prises de position de tout bord indiquent que le pouvoir politique veut montrer qu’il pilote, qu’il domine la situation : effacer le traumatisme collectif et transmettre un héritage culturel augmenté ».

Pour l’archéologue, la question est ouverte de savoir, « dans cette cathédrale construite à la fois au Moyen Âge et par Viollet-le-Duc au XIXe, ce qu’on choisit de remettre en élévation ? Est-ce qu’on rajoute une “strate”, reflet de notre époque ? Aujourd’hui, la société semble plutôt se positionner vers une reconstruction à l’identique. Il est vrai que, désormais, on accole le plus souvent au terme de “patrimoine” celui “d’éternel”, c’est-à-dire un terme mystique, employé pour Dieu, signifiant qu’il n’y a ni début ni fin. Pourtant, le patrimoine a un début et l’histoire fait qu’il y a des suites et des évolutions. C’est un élément marquant de notre société contemporaine que de vouloir figer le patrimoine et les monuments, alors qu’ils évoluent à travers le temps ; à nous de les protéger et/ou les restaurer ».

Christina Cameron, titulaire de la chaire du patrimoine bâti à l’université de Montréal et ancienne chef de la délégation canadienne du Comité du patrimoine mondial de l’Unesco, rappelle qu’une telle reconstruction est un « processus complexe, qui suppose de prendre en compte des valeurs patrimoniales situées à plusieurs niveaux. Il y a la valeur d’usage, en l’occurrence ici le fait qu’il s’agit d’une église. La valeur identitaire, sur laquelle semble se concentrer Emmanuel Macron, parce que cette cathédrale incarne, pour les Français, tous les événements historiques qui s’y sont déroulés. Il y a aussi une valeur touristique évidente, n’importe qui visitant Paris se rend à Notre-Dame comme je l’ai fait à vingt ans. Et il y a enfin une valeur littéraire et artistique, non seulement grâce à Victor Hugo, mais en raison de tous les films, notamment américains, dans lesquels la silhouette de Notre-Dame est présente.

Pour décider quoi faire, il faut prendre en compte toute une gamme de considérations, parmi lesquelles la sécurité est aussi importante, puisqu’il serait possible de construire aujourd’hui une charpente moins vulnérable au feu. Savoir si on reconstruit ou non la flèche de Viollet-le-Duc n’est qu’une question parmi d’autres ».

La flèche engloutie par les flammes incarne, plus que toute autre partie de Notre-Dame, la façon dont le célèbre architecte a transformé l’église originelle en une cathédrale longtemps qualifiée de « néo-gothique », pour désigner la manière dont le XIXe siècle a fantasmé, sur fond de romantisme, les bâtiments du Moyen Âge, en projetant son propre imaginaire sur la période médiévale, sans craindre d’ajouter des éléments peu fidèles au bâtiment initial.

Christian Hottin, conservateur en chef du patrimoine et directeur des études de l’Institut national du patrimoine, chargé de la formation des futurs conservateurs, rappelle que si « Notre-Dame est visitée comme une cathédrale du XIIIe, elle a été très largement reprise au XIXe siècle, ce qui est connu des historiens, mais pas toujours du grand public ».

Pour l’historien, il est intéressant de se demander si l’on doit reconstruire la Notre-Dame du XIIe-XIIIe siècle ou celle du XIXe, parce que cela « pose des questions sur l’authenticité des œuvres monumentales dans la culture occidentale. Dans le milieu savant, existe désormais un quasi-consensus pour reconnaître la plus-value artistique des architectes du XIXe et l’originalité des travaux de Viollet-le-Duc et de son école. Reconstruire l’église du XIXe permettrait d’acter qu’on reconnaît cet héritage artistique et de rompre définitivement avec l’appréciation négative de ce qu’on a longtemps appelé le néo-gothique ».

Schéma représentant les chapelles rayonnantes de la basilique Saint-Sernin à Toulouse après la restauration de Viollet-le-Duc. Schéma représentant les chapelles rayonnantes de la basilique Saint-Sernin à Toulouse après la restauration de Viollet-le-Duc.
Choisir de revenir à un état médiéval plus ancien ne constituerait pas un geste inédit. Au début des années 1990, pour la basilique Saint-Sernin de Toulouse, le choix a été fait « d’enlever l’apport violletleducien ». Toutefois, souligne Christian Hottin, cela soulève plusieurs difficultés. « Notre-Dame est un des bâtiments les mieux connus et les plus étudiés et il n’y aurait guère de difficulté à refaire exactement la cathédrale léguée par Viollet-le-Duc. On ne connaît pas aussi bien ce qu’était Notre-Dame au XIIIe siècle. » Sans compter qu’on se retrouverait alors avec une cathédrale « qui ne cadrerait pas avec l’image qu’on en a. Pour Saint Sernin, beaucoup de gens se sont mobilisés contre la restauration archéologique pour conserver ce qu’ils connaissaient et aimaient », relève le conservateur.

Une difficulté redoublée avec Notre-Dame de Paris. « Changer la silhouette, du bâtiment, ce n’est pas seulement transformer celui-ci, ajoute Christian Hottin. Cela revient à modifier toute la skyline de Paris, une des rares villes où elle n’est pas déterminée par des tours, mais associée au Paris historique, et où les ponctuations des flèches de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle sont déterminantes. »

Le conservateur note, en outre, que la recréation de bâtiments disparus n’est guère présente dans la culture patrimoniale française et ne colle pas avec la doctrine actuelle des monuments historiques, même si « l’architecte en chef du château de Versailles a récemment recréé une grille qui n’existait plus depuis les années 1770 ». De l’autre côté du Rhin, explicite Christian Hottin, « il existe un rapport beaucoup plus “décomplexé” avec ce qu’on pourrait accepter en France comme restitution de bâtiments disparus, comme le montrent les exemples des reconstructions du château de Berlin ou de l’ancien château de Potsdam ».

La cathédrale de Notre-Dame-de-la-Treille à Lille, en 2012. La cathédrale de Notre-Dame-de-la-Treille à Lille, en 2012.
Qu’en serait-il alors de l’idée de ne pas reconstruire la Notre-Dame médiévale ni celle de Viollet-le-Duc, mais d’assumer d’ajouter une couche au mille-feuille historique dont elle est déjà constituée ? « La projection vers l’avenir a quelque chose de passionnant et déroutant à la fois, poursuit Christian Hottin. Au-delà de la restitution d’états archéologiques plus ou moins bien documentés, on pourrait imaginer une cathédrale Notre-Dame du XXIe siècle qui se situe dans le respect de la continuité, mais avec un apport nouveau. À Lille, la cathédrale Notre-Dame-de-la-Treille, datant du XIXe siècle, a été dotée dans les années 1990 d’une nouvelle façade en plaques d’albâtre, relativement neutre de l’extérieur, mais qui diffuse à l’intérieur une lumière qui donne une plus-value à l’ensemble du bâtiment. Cette option de la transfiguration de Notre-Dame par un geste contemporain pose toutefois, davantage que les restitutions archéologiques, la dimension du sens. Que veut-on dire d’une œuvre qui serait plus qu’une silhouette familière et aimée ? Cela réintroduirait la question de la valeur culturelle, et aussi religieuse et cultuelle, de l’édifice. Mais le risque de déception est aussi très fort. »

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