La télé sans vision de Nicolas Sarkozy

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La fin de la publicité sur les écrans de France Télévisions prive le service public de financement sans pour autant lui restituer une identité, un projet, les moyens d'une ambition. Tout semble fait pour que la commission Copé, qui parachève ses recommandations avant de les remettre le 25 juin à Nicolas Sarkozy, n'ait été qu'une entreprise de pompes funèbres parée des meilleures intentions : rajouter quelques chevaux au corbillard. Lire notre "parti pris".
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À l'automne, le comité de réflexion et de proposition sur la modernisation et le rééquilibrage des institutions de la Ve République présidé par Edouard Balladur remettait soixante-dix-sept recommandations. Il en résultait un renforcement à la fois de la présidence et du Parlement. Aujourd'hui, le seul renforcement de la présidence est à l'ordre du jour. Voilà l'une de ces duperies qu'un épisode de 1792 a popularisées sous l'expression de baiser Lamourette. Le traquenard du comité Balladur avait été dénoncé comme tel par Bastien François, professeur à Paris I, auteur de Misère de la Ve République (Points-Seuil, 2007) et contributeur du Club de Mediapart. C'était dans un article de la revue Mouvements, en date du 29 octobre 2007 :

 

 

«Le piège politique, bien à la manière de Nicolas Sarkozy, consisterait alors à prendre au sérieux tel ou tel aspect du rapport Balladur, à le discuter, à vouloir l’amender en perdant de vue le plus important : ces 77 propositions, pour séduisantes que certaines puissent être, ne règlent en rien le problème démocratique de la Ve République, le découplage entre exercice du pouvoir d’Etat et responsabilité politique des gouvernants. Le rapport Balladur, à cet égard, n’est qu’un leurre, comme la muleta qu’agite le toréador avant le meurtre rituel qu’il va commettre.»

 

 

Il en va de même du rapport que parachève la commission pour une nouvelle télévision publique présidée par Jean-François Copé, avant sa remise, le 25 juin, au président de la République. Les dés sont pipés, du fait d'un vice de forme initié par Nicolas Sarkozy : l'impossibilité de recourir à l'augmentation de la redevance, pour compenser la disparition des ressources publicitaires de France Télévisions annoncée le 8 janvier par le même Nicolas Sarkozy, l'alpha et l'oméga en cette affaire.

 

 

Augmenter la redevance, c'était conjuguer le proximisme et l'idéalisme (gage de réussite d'une politique, comme l'avait compris Charles de Gaulle) : les contribuables auraient accepté de payer davantage, à la fois parce qu'il s'agit d'écrans auxquels ils sont collés plus de trois heures par jour et parce qu'il était question d'un projet d'élévation nationale.

 

 

Pour allier innovation et qualité, donc compétitivité, le service public a notamment l'ardente obligation de rattraper son retard sur la Toile (le budget de France Télévisions Interactive, 15 millions d'euros, était l'an dernier huit fois moindre que celui de la BBC). Un tel besoin de financement exige un plan, une vision, un dynamisme, qui ne s'en tiennent pas à la simple compensation, «euro par euro», du manque à gagner publicitaire.

 

 

Or une fois de plus, le président Sarkozy a préféré traiter les citoyens en consommateurs : aucun débours en vue ! Du coup, au lieu d'une logique civique (je finance donc je me montre exigeant), voici un bricolage consistant à ponctionner les fournisseurs d'accès (Internet ou téléphonie) et à taxer le surplus des recettes publicitaires de la télévision privée, ce qui imposera une logique industrielle (nous finançons donc nous intervenons sur les contenus).

 

 

L'effet de sidération créé permet de briser France 3 encore doté de syndicats puissants, de jeter par-dessus bord les ultimes contraintes liées aux contenus des programmes, de se débarrasser de RFI qui faisait obstacle à la formation d'un ensemble dévolu à l'audiovisuel extérieur, où les métiers et les tâches se confondraient dans un méli-mélo de l'écrit, des images et du son ; le tout en vertu d'une gouvernance d'entreprises enfin et à jamais modernes.

 

 

Au nom de cette prétendue modernité, la commission Copé s'est souciée comme d'une guigne des créateurs susceptibles de régénérer la télévision publique, ne traitant qu'avec des producteurs, dont l'idéalisme de gauche ne résiste guère plus que de raison face à un carnet de commandes soudain prometteur...

 

 

Miettes ainsi conjecturées pour ceux qui permettraient à un semblant de service public de vivoter, d'une part. D'autre part, cataractes de largesses destinées à un secteur privé si glouton qu'il ne semble point rassasié par de juteuses assurances : hausse d'un tiers du volume horaire maximal de publicité, deuxième coupure durant les films, assouplissement de la loi anti-concentration pour permettre à quelques groupes de proliférer dans la TNT.

 

 

Nicolas Sarkozy est passé maître dans l'art de faire miroiter l'équilibre pour imposer la disparité, l'inégalité et la perturbation au profit du plus fort. Le comité Balladur entendait renforcer à la fois la présidence et le Parlement ? Il n'y en a donc que pour la présidence. La commission Copé prétend secourir la télévision publique sur fond de libéralités en faveur du secteur privé. Que croyez-vous qu'il adviendra ?

 

 

Déjà se joue cette cruauté propre à la fable de La Fontaine Le vieux chat et la jeune souris, où un petit rongeur de la même farine que notre service public implore :

«Laissez-moi vivre : une souris
De ma taille et de ma dépense
Est-elle à charge en ce logis ?»

 

 

Le félin, ivre de darwinisme sans le savoir, n'écoute que son inclémence :

«Meurs, et va-t'en, tout de ce pas,
Haranguer les sœurs filandières.»

 

 

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Nicolas Sarkozy et Jean-François Copé se partagent-ils la tâche : l'un maintient la tête sous l'eau d'un service public auquel l'autre prétend porter secours ? Ou bien, sur ce dossier, assistons-nous à une rivalité entre un jeune président de la République et un futur concurrent de neuf ans son cadet ? L'un agit en simple téléspectateur doté d'un sceptre et d'une ribambelle de fort riches amis du secteur privé à satisfaire. L'autre, énarque ayant un peu plus le sens de l'État, cherche à trouver une solution pour le service public, à condition que celui-ci passe sous les fourches caudines du libéralisme économique. Dans un cas comme dans l'autre, nous assistons, menée par des néo-gaullistes, à la fin d'un modèle créé sous Charles de Gaulle, par un directeur des programmes de la RTF (de 1959 à 1964) nommé Albert Ollivier, qui s'était mis au service des créateurs au lieu de donner le pouvoir aux marchands, qui respectait les téléspectateurs plutôt que de les avilir. Comme un vague surmoi français, un tel antécédent, même de plus en plus sépulcral, subsistait. C'est à ce parricide hautement symbolique que nous assistons. Page tournée ou chêne qu'on abat ?