Erri de Luca: «Des crimes de guerre par temps de paix»

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Poète, romancier et alpiniste, Erri de Luca est aussi une figure de la scène publique italienne, ancien militant d’extrême gauche, opposant aux grands travaux et aujourd’hui contempteur de la politique anti-migrants déployée par le gouvernement.

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Erri de Luca est célèbre pour son œuvre de romancier, poète, traducteur et exégète de la Bible. Il a aussi été de la plupart des combats de la gauche politique italienne, depuis son engagement au sein du mouvement révolutionnaire Lotta Continua à son opposition au projet de ligne à grande vitesse Lyon-Turin qui lui a valu un procès de la société franco-italienne LTF (Lyon Turin Ferroviaire), pour avoir appelé au « sabotage » du chantier, un terme sur lequel il s’explique dans La Parole contre.

Erri de Luca. Erri de Luca.
Aujourd’hui engagé en faveur des migrants, des deux côtés des Alpes puisqu’il avait soutenu Cédric Herrou et lancé un appel en faveur des « trois de Briançon », il est devenu l’un des opposants les plus cinglants du gouvernement de coalition entre la Ligue du Nord et le Mouvement Cinq Étoiles. Entretien à l’occasion de son passage à Paris.

Vous avez critiqué, à plusieurs occasions, la pente prise par la politique italienne depuis le gouvernement de coalition entre la Ligue du Nord et le Mouvement Cinq Étoiles. Quel est votre sentiment aujourd’hui ?

Erri de Luca : Un sentiment nouveau, un sentiment politique que je ne connaissais pas, alors que j’en ai connu de très nombreux, qui est le dégoût. Il se concentre sur le ministre de l’intérieur, Matteo Salvini, mais concerne l’ensemble du gouvernement, issu de l’invention d’une coalition qui n’existait pas avant les élections et qui n’a pu être mise sur pied qu’en trahissant les promesses de campagne et en forçant abusivement les données électorales. La Ligue du Nord faisait partie d’une coalition de droite avec deux autres partis qui ont été éliminés et sont passés dans l’opposition.

C’est donc une coalition fragile, de partis qui ne font que continuer la campagne électorale qui leur a permis d’accéder – très provisoirement – au pouvoir. Même eux sont conscients que, dans un futur proche, les électeurs devront être rappelés aux urnes, d’autant qu’il est probable que la Ligue favorise un tel scénario parce qu’elle a le vent en poupe dans les sondages.

Comment se fait-il que Matteo Salvini soit celui qui donne le ton de la politique transalpine, davantage que le président du conseil Giuseppe Conte ou Luigi Di Maio, appartenant tous deux au Mouvement Cinq Étoiles, arrivé largement en tête aux élections de mars ?

En raison de sa focalisation et de son intransigeance sur les questions migratoires qui sont devenues le centre de la politique italienne, alors que ce devrait être un sujet secondaire. Il n’y a aucune « invasion », comme on l’entend. Le contraire est vrai. Plus de cinq millions d’Italiens sont enregistrés à l’étranger, sans compter tous ceux qui vivent hors des frontières sans être enregistrés officiellement. Celles et ceux qui veulent s’installer en Italie ne représentent même pas la moitié de ce chiffre.

Cette prétendue invasion n’est qu’une comptine pour enfants, juste bonne à effrayer les gens qui aiment se faire peur. Je viens d’une époque où le courage était obligatoire, et aujourd’hui je vis une époque où la peur est devenue obligatoire. La peur est devenue un refuge.

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Si vous êtes dans votre maison et que vous entendez un bruit suspect, est-ce que vous vous cachez sous votre lit ou est-ce que vous allez voir ce qui se passe ? Une fois que vous avez vu que ce bruit suspect est le produit de causes accidentelles qui ne remettent pas en question les fondations de votre maison, il devient possible de surmonter la peur, de la ridiculiser.

Mais je vis dans un pays et une époque où les personnes qui ont peur jouissent de ce sentiment et le transforment en haine et hostilité envers les plus faibles. On parle du gouvernement italien comme ayant une « ligne dure ». Mais les durs, ce sont ceux qui se battent contre plus forts qu’eux. Ceux qui exhibent leur force contre les plus faibles ne sont que des couards.

Vous aviez conclu l’une de vos interventions récentes à la télévision en affirmant que l’Italie est un pays de « personnes âgées, un pays tremblant, un pays qui a peur de son ombre. Nous sommes un pays de polichinelles qui ont peur des escargots »… 

L’Italie est le pays plus vieux du monde après le Japon, et la jeunesse italienne, qui constitue déjà une petite minorité de la population, s’exile à l’étranger. On voit rarement des femmes enceintes dans la rue. Les quelques fois où on entend pleurer un bébé sur un marché, tout le monde se retourne. Quant à l’histoire de Polichinelle, c’est une expression napolitaine qui rappelle qu’il incarne le summum de la couardise, capable de s’épouvanter face à un escargot déployant ses antennes…

Êtes-vous surpris par la trajectoire du Mouvement Cinq Étoiles ?

Le logo du M5S. Le logo du M5S.
Oui. Il a beaucoup changé. Pour moi, le déclic de ce changement s’est produit au printemps 2017, quand il a adhéré à la campagne de calomnies visant les bénévoles qui secouraient les migrants, en les appelant les « taxis de la mer » et en faisant confiance à une enquête judiciaire accusant les bénévoles de collusion avec les trafiquants, qui n’a strictement rien donné.

Depuis ce virage, le Mouvement Cinq Étoiles n’a cessé de se renier, en trahissant ses promesses électorales, que ce soit sur la ligne à grande vitesse Lyon-Turin, le gazoduc qui doit passer par les Pouilles ou la situation qui empoisonne la ville de Tarente.

Avez-vous voté aux dernières élections ?

Non, je ne vote pas. Je suis dans l’attente de pouvoir voter pour quelqu’un, mais cela fait longtemps que j’attends et je suis dans le même cas que la moitié des électeurs italiens.

Le 8 juillet, vous aviez rappelé que la violence à l’égard des migrants avait été initiée en particulier par l’ancien ministre de l’intérieur italien, Marco Minniti, appartenant au Parti démocrate, en disant qu’il était « pire que Salvini. C’est lui qui a permis cette situation (…) et Salvini en profite »…

Minniti a conclu des accords avec une fraction libyenne aujourd’hui en déroute à laquelle il a donné plus de cinq millions d’euros venant des contribuables italiens. Il a participé à la campagne de diffamation et de calomnie contre les bénévoles qui font des sauvetages en mer. Quand, en avril 2017, j’étais avec un bateau de MSF en Méditerranée, il y avait une dizaine d’autres bateaux. Aujourd’hui, il n’y en a plus un seul ! [L’entretien a été réalisé vendredi. Ce week-end l’Aquarius a repris la mer – ndlr.] Je le tiens pour responsable des naufrages qui ont eu lieu. À propos de ce qui se passe aujourd’hui en Méditerranée, on peut parler de crimes de guerre en temps de paix.

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