Dans le tombeau de l’intellectuel français de souche

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Finkielkraut, Zemmour, Onfray… : rebelles de papier au service des pouvoirs, leur omniprésence mérite qu’on s’y arrête car elle marque une nouvelle étape d’une mue entamée il y a plus de trente ans avec l’invention de l’intellectuel médiatique. Avec eux, les médias sont devenus le lieu du blanchiment des pires préjugés racistes, le paradis fiscal où se recycle l’argent sale du commerce xénophobe. Les uns s'alimentent des autres dans un affaissement généralisé du débat public.

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« La vertu du catch, c'est d'être un spectacle excessif », écrivait Roland Barthes dans ses Mythologies. On est tenté d’en dire autant de la scène médiatique agitée par la dérive droitière des intellectuels. Même goût de l’emphase, mêmes gestes exagérés, même immédiateté de l’effet recherché. Il n’y a pas loin du catch au clash médiatique. Et si le combat est évidemment truqué, chacun le sait et en jouit.

Dans le monde où l’on clashe, tout est simulé. N’y cherchez ni le cœur ni la raison. Ni intrigue ni interprétation. Sur le ring du talk-show, chacun est prié de coller à « l’évidence de son rôle ». Chaque mot, chaque signe est paradoxalement lisible dans sa duplicité. C’est sérieux et c’est une blague. C’est du premier et du second degré. C’est un jeu et c’est un combat. On est là pour convaincre et s’amuser. Le public invité dans l’arène est prié de se manifester. Applaudir une chose et son contraire.

L'Ange blanc contre le Bourreau de Béthunes, match mythique commenté par Roger Couderc. © (dr) L'Ange blanc contre le Bourreau de Béthunes, match mythique commenté par Roger Couderc. © (dr)

C’est la performance qui compte, pas le sens. La repartie, pas l’argument. Particulièrement bienvenu est le personnage du « salaud », personnage clé de tout combat de catch. Nadine Morano, tout à sa quête de notoriété, s’y est brûlé les ailes. « Le salaud est pris au piège, par un retournement soudain », conclut Roland Barthes.

Pas d’histoire : juste le spectacle surjoué d’un pétainisme cool, autorisé, et même « de-gaullisé ». Un pétainisme non pas « transcendental », comme l’a écrit à juste titre Alain Badiou du sarkozysme, mais recyclé, remastérisé. Et ce recyclage a un prix : la dévoration médiatique de l’intellectuel « Il y a des gens qui croient que le catch est un sport ignoble, écrivait Roland Barthes. Le catch n'est pas un sport, c'est un spectacle. »

Alors pourquoi s’indigner ? On pourrait même s’en amuser, si les médias n’étaient devenus au fil des ans, de transgression en transgression, le lieu du blanchiment des pires préjugés racistes, le paradis fiscal où se recycle l’argent sale du commerce xénophobe, les profits symboliques récoltés dans le périurbain, le tout voyageant sous le pavillon de complaisance de l’identité nationale « made in France » lancée par la firme Sarkozy-Buisson en 2007.

C’est le sens du tohu-bohu orchestré par les talk-shows télévisés autour de la dérive droitière des intellectuels. Trahison ? Hérésie ? L’affaire mérite qu’on s’y arrête, car elle marque une nouvelle étape d’une mue entamée il y a plus de trente ans avec la « Nouvelle Philosophie » et l’invention de l’intellectuel médiatique.

Depuis cette date, la figure de l’intellectuel, née au moment de l’affaire Dreyfus, ne cesse de se décomposer sous les coups de boutoir de la mondialisation et de la troisième révolution industrielle. Un monde nouveau est en train de naître et une fraction de l’intelligentsia française ne semble pas prête à l’accueillir. Ce n’est pas l'intellectuel médiatique qui a changé. C’est le monde. Le voilà désorienté face à des enjeux nouveaux, complexes, pour une part insaisissables. Nouveaux partages du savoir. Nouveau régime du climat. Nouveaux territoires du pouvoir. Autant de sujets que Mediapart explore régulièrement.

Face à ces nouveaux enjeux, l’intellectuel médiatique est fort dépourvu. Le monde change, et il en est toujours à convoquer les fantômes des années 1930. C’est là que la récente affaire de la « droitisation des intellectuels » nous apporte des informations éclairantes. Au-delà des rivalités éditoriales qui les opposent, les intellectuels médiatiques ont le sens du créneau et savent à l’occasion se répartir le travail. Pour le dire de manière imagée : quand les uns inspirent la politique étrangère de la France, les autres en gèrent les retombées sur la politique intérieure, la crise migratoire, les réfugiés… Les uns au Quai d’Orsay, les autres place Beauvau.

Quand les premiers soutiennent ou inspirent des guerres déstabilisatrices en Irak, en Libye ou en Syrie, les autres se chargent de gérer la crise migratoire générée par ces guerres. Les uns et les autres s'enferment dans le même horizon géographique et historique : la création d’une Europe bastion, hostile aux autres cultures et civilisations.

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