Eddy Bellegueule, de l'évasion à la dévoration

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Édouard Louis, en 224 pages, dit non seulement la solitude extrême d’un vilain petit canard homo, mais l’enfermement social de tout un village. Succès total, mérité, avec effets secondaires. Extrait en fin d’article.

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Ça devait arriver. C’était prévisible. La question, c’était : qui, en premier ? Un écrivain de 21 ans vend en quelques semaines 50 000 exemplaires, dit sa vie d’homo-né, dans un village de la Somme, dit ce village et les vies sans horizon. Cela peut apparaître comme une victoire formidable de l’école républicaine sur le déterminisme social : il est normalien, déjà co-auteur d’un ouvrage collectif sur Bourdieu et revendique clairement, pour son livre, le statut d’auto-fiction. On irait voir, pour sûr.

L’auto-fiction est souvent mal comprise. On lui assigne un devoir d’exactitude, on la vérifie comme s’il s’agissait d’un reportage sur soi, ou les autres et soi, merci de citer vos sources. Le Courrier Picard s’en est allé les vérifier, les sources. On a pu voir le beau visage, violent et triste, de la mère, entourée des sœurs et du jeune frère. Dès lors, voici la famille invitée à condamner un livre impitoyable mais sans cruauté, un portrait de mère sans concession, mais sans haine ni mépris aucun. Dès lors, il importe peu qu’En finir avec Eddy Bellegueule soit un beau livre, une œuvre littéraire, le voici ramené à ce que l’on attend généralement des disgraciés sociaux : au mieux, un récit de vie. Or, justement, ce n’est pas cela.

 © France 3 Picardie © France 3 Picardie

Bien sûr, dès le mois de décembre, avant toute parution, des lectures du livre étaient données, ce qui n’est pas le lot commun des premiers romans. Le livre a été promu et toutes les librairies de France, les émissions littéraires, s’arrachent le jeune Édouard, qui a su raconter Eddy. Samedi dernier, Next, le supplément  de Libération, publiait un texte d’Édouard Louis, « qui pourrait être le début de son second livre », juste avant un reportage sur une milliardaire texane. Signe incontestable du succès, on commence même à trouver Édouard Louis un peu classique, l’absence d’effets dans une écriture fluide et précise étant fâcheusement confondue avec la facilité. On se demande s’il a, vraiment, l’étoffe d’un écrivain.

Il en est déjà un : pour cela, il suffit d’un seul livre-miracle. Écrit en cet instant rare où l’auteur est à la fois suffisamment éloigné du vécu – ici, du genre écrasant – pour éviter la confession et construire un texte, et suffisamment proche de celui-ci pour que l’acuité, la violence perdure dans le récit.

Et de la violence, il y en a. « La souffrance est totalitaire »,écrit d’entrée Édouard Louis. Trois ans durant, « le grand aux cheveux roux » et « le petit au dos voûté » sont les ordinaires tortionnaires d’un gamin, ce « pédé », dans un couloir perpétuellement désert du collège. « Ils m’ont d’abord bousculé du bout des doigts, sans trop de brutalité, toujours en riant, toujours le crachat sur le visage, puis de plus en plus fort, jusqu’à claquer ma tête sur le mur du couloir. » Eddy Bellegueule a des migraines, à force, mais c’est un rendez-vous auquel il ne se soustrait pas : une rouste ou une dénonciation, devant tout le monde, ça lui fait encore plus peur. C’est comme ça depuis sa naissance, il ne court pas comme les autres garçons, il a une voix de tête, il a des gestes « de folle », il ne réussit pas à aimer le foot et il fait tout pour que cela ne se remarque pas trop. Cela se remarque quand même. La violence du couloir n’est que le prolongement de la violence, verbale et physique, partout autour, constante. Le mariage pour tous, les querelles autour du genre ou le débat sur la fessée, c’est très très loin de ce village de la Somme, fin des années 90, début des années 2000. Ici, on dit qu’on est les « petits », « qu’on ne joue pas à la madame », et pour les homos, c’est tout simple : « raclure, tapette, pédé ou fiotte ».

Usine unique employeur. L’abribus en dur, rendez-vous des jeunes. La maison, placoplâtre et rideaux entre les pièces, télés, « quatre dans une maison de petite taille », récupérées à la décharge et réparées, fond sonore et visuel permanent. Le lycée d’à côté, celui dont on sort à seize ans, avec la fin des allocs.  Le « ce soir on mange du lait » de la mère, ce qui en clair signifie qu’il n’y a rien d’autre. Les Restos du cœur, mais en cachette. Les nuits pastis des parents, les nuits bière des jeunes. Le racisme, aussi présent qu’abstrait, les Noirs et les Arabes, il n’y en a pas alentour. Comme il énonce, à travers des chapitres thématiques ( « Les manières », « le rôle de l’homme », « Portrait de ma mère au matin »), ce qui constitue la vie de ce village environné de champs de colza, Édouard Louis dresse le catalogue verbal de ces habitants, du père ou de la mère : haut en couleur comme on dit, ou réduit au machinal, à la répétition, brutal presque toujours.

Livre rare, qui parle d’une France absente de la littérature contemporaine, à de très rares exceptions près. Inconnue de la plupart de ceux qui auront acheté Eddy Bellegueule : côtoyée accidentellement, lue dans les faits divers, ou traversée, ces maisons cubes en bord de route que l’œil enregistre à peine. Et c’est peut-être cela, avant tout, que révèle le succès du livre, la curiosité d’une France pour une autre, dont elle sait si peu.

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