Alain Cavalier et la mort du petit cheval

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Présentation à «Un Certain Regard» du nouveau film d'Alain Cavalier, Irène. Où le cinéaste persévère dans la voie initiée il y a une dizaine d'années: journal filmé en solitaire, cinéma de deuil, herbier d'images, collection de menus faits émouvants. La mort du petit cheval, encore et toujours. Beau et agaçant, Irène nous laisse avec une question qui ne date pas d'hier: pourquoi continue-t-on à faire comme si Alain Cavalier était le seul à inventer un cinéma devenu pourtant monnaie courante?

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1. Il y a d'abord le retour d'un agacement ancien. A 16h30 lundi 18 mai, l'ambiance qui précède la projection du nouveau film d'Alain Cavalier, Irène, est lourde. Compassée. Tout respire la solennité, des mots de Thierry Frémaux à ceux des producteurs. L'œil levé vers les hauteurs de la salle, le cinéaste confie que certains édifices religieux devraient être jaloux de l'amphithéâtre Debussy. Malédiction! La messe est tombée un lundi, cette semaine.

 

 

Puis Cavalier se demande si ce grand objet – la salle – pourra harmonieusement se marier avec le petit objet – une caméra DV – avec lequel il a tourné Irène. Comme si la question était neuve, comme si elle n'était pas celle de tout le cinéma, aujourd'hui. Mais pourquoi diable? Pourquoi continue-t-on à faire comme si Cavalier avait inventé la DV et continuait à en avoir l'exclusive, alors que le numérique est désormais partout, de Pedro Costa à Francis Ford Coppola en passant, je ne sais pas, par les studios Pixar?

 

L'agacement qui revient est donc le suivant. S'il y a quelque chose d'admirable dans le parcours, la ténacité et la solitude assumée de Cavalier, il y a également une injustice à le voir acclamé, lui, avant même le lever de rideau, pour des prodiges qui sont à présent monnaie courante, et tant mieux: le journal filmé documentaire, l'auto-cinéma en numérique, l'herbier d'images, la ciné-lettre adressée au monde depuis ma cuisine, ma chambre, ma salle-de-bains...

2. Il y a ensuite un agacement qui continue. Les petites caméras DV ne tiennent pas seulement dans la main, elles ont aussi fonction de micro, elles enregistrent le son en même temps que l'image. Cavalier en joue à mort: pas un de ses plans, ou presque, qui ne soit accompagné, en direct, d'un commentaire off. On voit un oiseau mort sur une table de jardin, sa voix dit: «Tiens, il y a un oiseau mort sur la table.» Une serrure résiste: «Elle résiste.» Pénible redondance.

 

Et la voix. La voix d'Alain Cavalier: traînante, chuchotée, hésitante et pourtant toujours là, infatigable. Elle est toute proche, elle livre des confidences, s'auto-confesse. C'est la Voix du Diarisme Documentaire, on l'a déjà entendue identique ailleurs, à quelques intonations près, chez Agnès Varda, Denis Gheerbrant, Raymond Depardon...

 

Son rôle? Tenir ensemble une fiction et une vérité, rabattues l'une sur l'autre pour faire passer une pilule. La fiction est celle du work in progress, du film qui se découvre à mesure qu'il se fait, étonné, désarmé de lui-même. La vérité est celle de l'auteur omniprésent, calant ses chuchotis au bord du cadre, se rappelant incessamment à notre souvenir. Veillant au grain. La fiction est douce, la vérité plus dure. L'une masque l'autre. L'artifice de l'absence de contrôle est censé faire oublier la vérité du contrôle. Match nul. Grosse fatigue.

 

3. Il y a maintenant autre chose. Un ton de timidité et de complaisance mêlés, certes. Mais pas seulement. Cette voix qui parle sans arrêt, c'est une voix de vieil homme mais c'est aussi une voix d'enfant: c'est la voix qu'ont les solitaires, les fous, ceux qui reviennent de l'asile ou qui y sont encore.

 

L'agacement venait notamment de l'adresse, d'un certain tutoiement du spectateur allié à l'affectation de ne pas y toucher. Mais voici que nous y entendons, que j'y entends une autre musique: une qualité de soliloque qui tourne à la ritournelle et semble défaire l'adresse. Comme si la voix n'ambitionnait que de rencontrer les images dont elle parle, et que cette rencontre suffisait à son bonheur.

 

 

Ceci n'est pas tout à fait exact. Cavalier parle de quelque chose et il parle à quelqu'un. Il parle de la femme qu'il aimait, Irène, morte dans un accident de voiture au début des années 1970, et aujourd'hui c'est encore à elle qu'il parle. Irène appartient ainsi à un genre documentaire dûment répertorié et très couru depuis une dizaine d'années (depuis Reprise d'Hervé Le Roux): la lettre à l'absente, les volutes qu'on trace autour d'un corps disparu, la fabrication ou le recueil d'images comme autant de pièces à conviction pour un inclassable dossier. Docu-deuil, tombeau d'Irène.

 

Ce tombeau est dressé de fleurs, de boutons de porte, de cailloux, de draps et de couettes froissés, de pain et de vin, de carnets noirs, de fruits, d'un oiseau mort, d'un rai de lumière sur la moquette, d'un tapis, d'une jeune femme prénommée Vanessa, etc. Petites choses dérisoires que le cinéaste voudrait transformer en autant de fragments de présence réelle? On le craignait, mais ce n'est pas ça. Ces déchets, ces restes, ces reliques sont en effet à la fois exhaussés et abîmés par le miracle profane du numérique. Ces choses vacillent, elles luisent dans le soir, elles ont autour d'elles un drôle d'éclat de métal, un reflet d'aquarium.

 

Ce brillant-là est très difficile à définir, mais il se voit : c'est un peu d'huile à la surface de l'eau (deux éléments qui ont leur rôle dans le film). On ne dira jamais assez combien l'arrivée du numérique a d'un même geste réinventé le réalisme et l'enchantement. On ne dira jamais assez la féerie prosaïque des nouvelles images, leur vérisme halluciné. Etrange luisance qui interdit toute messe, quoi qu'on fasse. Le sacré n'est plus, les choses sont à tout le monde ou à personne. Voilà l'évangile.

4. Il y a maintenant la scène de l'œuf et de la pastèque. Cavalier place sur une table une tranche de pastèque qu'il a creusée pour y déposer un œuf. Il raconte qu'à sa naissance il a fallu le retourner au forceps, parce qu'il se présentait par les fesses et non par la tête. Joignant le geste à la parole, il prend une pince et fait tourner l'œuf dans la pastèque puis l'extrait du fruit. Suit un plan sur l'outil. Un mélange de nature morte et de chirurgie, ce serait donc l'imaginaire d'Irène ?

 

Allons plus loin. Profondément, ce cinéma chuchoté se rêve intra-utérin, intégralement. Les souvenirs qu'il ramasse en chemin sont les vestiges du monde d'avant. D'avant la catastrophe, d'avant la mort de l'aimée. Plus radicalement : d'avant la sortie du ventre de la mère. D'avant la séparation de la Femme. Les plans de cocon, de couette, de rondeurs, de rotondités ne manquent pas. La voix enveloppe l'image, elle en referme la membrane. Je filme, tout va bien, je suis au chaud.

 

Avancer cette hypothèse, c'est essayer de rendre raison de l'agacement. C'est aussi tenter d'approcher l'érotisme puissant qui anime tout le film: l'impudeur, les souvenirs d'orgasme violent, la peau nue des fruits, des fleurs, du dos, etc. Drôle de sexualité filmique. Il y a dans Irène une manière d'absolutiser le féminin dont on ne sait pas trop quoi dire, sinon qu'il faudrait demander à des femmes – extérieures à cette «garde rapprochée féminine» évoquée par la distributrice Fabienne Vonier en début de séance – comment elles voient le film.

5. Il y a enfin la nécessité d'une mise au point. Cavalier est isolé, et pourtant il n'est pas seul. Pas seul à tourner seul, en numérique, jour après jour.

 

Pour la beauté de plans composés sans soutien technico-logistique, préférez Pedro Costa, dont Ne change rien est présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Pour les ratiocinations du cinéaste en vacances, préférez Hong Sang-soo. Pour le cinéma en chambre d'hôtel, les fantasmes échoués parmi les froissements des draps, préférez Jean-Claude Rousseau, Lettre à Roberto ou n'importe quel de ses films. Pour l'auto-cinéma bricolé, préférez le philippin Raya Martin, les trente-sept minutes du premier plan d'Auto-Hystoria, le plan unique de Possible Lovers ou – même si celui-ci est plus proche d'une fiction traditionnelle – le merveilleux Independencia présenté ce même lundi dans la même sélection.

 

Independencia, du Philippin Raya Martin (Un certain regard).

 

Car le fond de la réserve pourrait être là. Le beau cinéma de Cavalier chuchote – clame – son format minuscule, sa petitesse d'objet. Et pourtant la puissance du numérique n'est pas un jivarisme, elle n'est pas d'avoir redonné une jeunesse au home-movie. Elle est d'avoir fait tomber les échelles, les rapports anciens du petit et du grand, du minuscule et du grandiose. Préférez alors Francis Ford Coppola, Albert Serra, Matt Reeves, Raya Martin, pour prendre des cinéastes très différents : films-maison, films-monde. Hollywoods miniatures.

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