Alain Cavalier et la mort du petit cheval

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3. Il y a maintenant autre chose. Un ton de timidité et de complaisance mêlés, certes. Mais pas seulement. Cette voix qui parle sans arrêt, c'est une voix de vieil homme mais c'est aussi une voix d'enfant: c'est la voix qu'ont les solitaires, les fous, ceux qui reviennent de l'asile ou qui y sont encore.

 

L'agacement venait notamment de l'adresse, d'un certain tutoiement du spectateur allié à l'affectation de ne pas y toucher. Mais voici que nous y entendons, que j'y entends une autre musique: une qualité de soliloque qui tourne à la ritournelle et semble défaire l'adresse. Comme si la voix n'ambitionnait que de rencontrer les images dont elle parle, et que cette rencontre suffisait à son bonheur.

 

 

Ceci n'est pas tout à fait exact. Cavalier parle de quelque chose et il parle à quelqu'un. Il parle de la femme qu'il aimait, Irène, morte dans un accident de voiture au début des années 1970, et aujourd'hui c'est encore à elle qu'il parle. Irène appartient ainsi à un genre documentaire dûment répertorié et très couru depuis une dizaine d'années (depuis Reprise d'Hervé Le Roux): la lettre à l'absente, les volutes qu'on trace autour d'un corps disparu, la fabrication ou le recueil d'images comme autant de pièces à conviction pour un inclassable dossier. Docu-deuil, tombeau d'Irène.

 

Ce tombeau est dressé de fleurs, de boutons de porte, de cailloux, de draps et de couettes froissés, de pain et de vin, de carnets noirs, de fruits, d'un oiseau mort, d'un rai de lumière sur la moquette, d'un tapis, d'une jeune femme prénommée Vanessa, etc. Petites choses dérisoires que le cinéaste voudrait transformer en autant de fragments de présence réelle? On le craignait, mais ce n'est pas ça. Ces déchets, ces restes, ces reliques sont en effet à la fois exhaussés et abîmés par le miracle profane du numérique. Ces choses vacillent, elles luisent dans le soir, elles ont autour d'elles un drôle d'éclat de métal, un reflet d'aquarium.

 

Ce brillant-là est très difficile à définir, mais il se voit : c'est un peu d'huile à la surface de l'eau (deux éléments qui ont leur rôle dans le film). On ne dira jamais assez combien l'arrivée du numérique a d'un même geste réinventé le réalisme et l'enchantement. On ne dira jamais assez la féerie prosaïque des nouvelles images, leur vérisme halluciné. Etrange luisance qui interdit toute messe, quoi qu'on fasse. Le sacré n'est plus, les choses sont à tout le monde ou à personne. Voilà l'évangile.

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