Poésie: la ligne sans détour d’Aris Alexandrou

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À l’écart de la triade illustre de la poésie grecque, Cavafy, Séféris et Elytis, à laquelle on peut rattacher Ritsos, toute une génération aux préoccupations plus existentielles a éclos dans l’immédiat après-guerre. Ainsi, Aris Alexandrou, récemment traduit en français, donne à entendre une parole sans détour dans l'Histoire. Deuxième volet de notre série « Le poème, voix des événements ».

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Si ce n’était cette lueur, cette vision dont leurs créations se sont emplies et qui à jamais devancent les lectures futures qui pourront en être faites, de quels vivres disposeraient de leur vivant les auteurs d’œuvres dont la réception est gravement compromise par l’Histoire ? Dans le cas de l’écrivain grec Aris Alexandrou, dont on peut désormais découvrir en traduction tout ou partie des livres de poèmes, cette contrariante mais si banale au fond réception à contretemps des œuvres littéraires – et particulièrement poétiques – revêt une singulière profondeur, tant individuelle qu’historique.

Né en 1922 à Petrograd (l’actuelle Saint-Pétersbourg), d’un père grec et d’une mère russo-estonienne qui émigrent en Grèce dès 1928, Aris Alexandrou, de son vrai nom Aristotélis Vassiliadis, a grandement chéri sa langue maternelle, donnant d’innombrables traductions du russe (mais il traduira plus tard aussi de l’anglais, du français, de l’allemand...). C’est dans cette langue russe qu’il contresigne son autre acte de naissance, culturel cette fois-ci, Alexandrou y nouant une inaltérable passion poétique pour Maïakovski, le grand aîné disparu durant la révolution.

Aris Alexandrou © (dr) Aris Alexandrou © (dr)
Pour livresque qu’elle soit, sa fréquentation du poète futuriste n’en est pas moins décisive, ne se limitant pas à une influence artistique. C’est corps et âme en effet qu’il adhère à l’inscription de l’homme Maïakovski dans l’histoire, au point de ne plus cesser par la suite de dialoguer avec lui dans ses propres poèmes. Jusqu’au titre même de son étude plus tardive « Qui a suicidé Maïakovski ? » : Alexandrou façonne à travers la destinée dramatique du grand poète russe sa propre visée d’un seul tenant, poétique et politique. Et la « ligne éthique » (selon les mots de son traducteur en français Pascal Neveu) qui en découle sera sans concession. Il y forge sa formule, détonante s’il en est, des « 3 A » (Apatride, Athée, Anarchiste) qui fait de lui l’écrivain le plus volatil à l’air du temps (y compris idéologique) de cette génération dite « de la défaite » des poètes grecs de l'immédiat après-guerre.

Dans son ouvrage très fouillé sur les « poètes au camp de Makronissos », L’Amertume et la Pierre, Pascal Neveu a pris le soin de dresser le tableau chaotique dans lequel s’inscrit la naissance de la Grèce moderne depuis son indépendance retrouvée en 1830. Tous les ingrédients d’une tragédie historique sont en place sous une férule royaliste laissant toute la place à des dictatures militaires, les conflits meurtriers oscillant sans cesse de l’extérieur à l’intérieur du pays. C’est sous un régime nationaliste et acquis à l’idéologie fasciste qu’Alexandrou rejoint en 1939 les jeunesses communistes avec son ami écrivain Andréas Frangias (tout comme lui futur déporté).

Comme le rapporte Pascal Neveu, c’est dans ces cercles qu’il se lie très vite d’amitié avec la figure poétique tutélaire de la résistance grecque Yannis Ritsos et qu’il entame par son entremise ses activités de traducteur dans un pays occupé. Alexandrou participe alors aux mobilisations de la résistance, tout en se démarquant avec éclat des procédures internes inquisitoriales du Parti communiste grec. Mais à peine l’épais et sanglant chapitre de la résistance refermé, c’est tout le pays qui se retrouve en proie à des conflits intérieurs exacerbés. Le partage de la région balkanique opéré en secret par Churchill et Staline dès octobre 1944 conduit à l’élimination de la majeure partie (communiste) de la résistance grecque, ainsi dépossédée de son combat victorieux.

À cette tragédie annoncée de la Grèce moderne en trois actes – guerre civile, répression et déportation –, Aris Alexandrou ne peut certes échapper. L’extraordinaire est qu’il ait trouvé à y tracer une ligne de vie sans détour, que condensent les titres mêmes de ses deux principaux livres de poèmes, tous deux écrits dans les camps et prisons des îles grecques, de Ligne intermittente (qu’il commence à écrire en 1948) à Voies sans détour (qu’il achève en 1959).

Car il est un fait qu’à aucun moment de sa vie, Alexandrou n’a rusé ou usé de faux-fuyants avec l’Histoire. Et pas davantage avec lui-même : réfractaire à toute forme de servilité envers le parti, il est très vite mis en quarantaine par ses propres camarades d’infortune et cela lui coûte même une « fâcherie » d’une huitaine d’années avec Ritsos. Mais sa solidarité est sans limite avec ce qu’il ne peut appréhender que comme un « collectif déchiré », selon le mot de Pascal Neveu, et qui se trouve être du côté des vaincus.

Aussi, aux tribunaux militaires qui étudient son cas, malgré ses convictions divergentes, se déclare-t-il invariablement communiste. Depuis sa déportation en 1944 à El Daba en Égypte par les Britanniques, cette « ligne sans détour » le conduit ainsi de 1948 à 1951 dans les camps des îles grecques de Moudros, Makronissos et Aï-Stratis, puis à la prison d’Égine et dans le camp de l’île de Yaros jusqu’en 1958.

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