Paul Auster: «Je suis mon propre rat de laboratoire»

Paul Auster livre, avec sa Chronique d'hiver, « un catalogue de données sensorielles », moins un nouvel essai autobiographique, qu'une analyse fragmentaire de son rapport au corps. Mais il s'agit aussi, pour l'écrivain, d'une forme d'urgence : « Parle tout de suite avant qu'il ne soit trop tard, et puis espère pouvoir continuer à parler jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à dire. » Entretien avec l'auteur et extrait en pdf.

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Comme l'écrit Edna O'Brien – phrase que Philip Roth cite en exergue de La Bête qui meurt (2003) –, « l'histoire d'une vie s'inscrit dans le corps tout autant que dans le cerveau » : là est le sujet même de Chronique d'hiver selon Paul Auster, le récit du rapport qu'entretient un homme avec son corps, de la douleur au plaisir, des cicatrices au sexe. « C'est là, dans ton corps, que toute l'histoire commence, et c'est là aussi, dans ton corps, que tout se terminera. »

Chronique d'hiver, publié en 2012 aux États-Unis, récemment traduit chez Actes Sud, est le quatrième volume autobiographique de Paul Auster, après L'Invention de la solitude (1982), Le Carnet rouge (1993) et Le Diable par la queue (1996). Et l'écrivain annonce avoir fini récemment un cinquième opus, Report From The Interior – Compte-rendu de l'intérieur – qui fonctionnera en diptyque avec Chronique d'hiver, cette fois centré sur le cerveau et non plus le corps, l'éveil de la conscience au monde.

Cinq volumes autobiographiques vont donc doubler l’œuvre de fiction, dans une forme totalement autre, fragmentaire, sans linéarité ou chronologie. Cinq, ce qui est beaucoup pour quelqu’un qui se dit peu intéressé par lui-même et ne se prendre comme sujet qu’en tant que « rat de laboratoire ». Il n'userait du « tu » dans cette Chronique d’hiver que pour se dissocier de sa première personne et être dans une adresse directe au lecteur. Le seul « I » du livre correspond à l’adresse de son studio, aucun rapport avec un « je » – à l’image du « A » de L’Invention de la solitude. Ne pas dire « je » pour mieux parler de soi à soi.

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Car c’est bien de Paul Auster qu'il est question dans ce journal d’hiver, variation musicale à la Schubert sur des expériences physiques, des sensations : la découverte de la sexualité, les coups reçus et donnés, bras cassés, bosses et bleus, le plaisir et la douleur, le deuil impossible de la mère qui se traduit par ce qu’il nomme sa « fausse crise cardiaque », ses vertiges insondables, ses déchirures de la cornée.

Dire le corps pour se dire, parce que votre corps n'a de cesse de vous trahir : Auster « esclave consentant d’Eros », adolescent qui ne parvient à assouvir sa soif sexuelle qu’en « battant le record nord-américain de masturbation », Auster et sa mère, Auster et sa femme (l’écrivain Siri Hustvedt), Auster, 64 ans au moment de la rédaction de cette Chronique d'hiver, qui veut « parler tout de suite avant qu’il ne soit pas trop tard » – « il ne reste plus beaucoup de temps finalement ».

« Un homme qui porte en lui une blessure depuis le tout début »

Rencontrer Paul Auster pour parler de ce nouvel opus autobiographique, c’est d’abord devoir entendre un message qu’il n’a de cesse de faire passer en dépit des questions qu’on peut lui poser : ceci est une œuvre littéraire qui vaut pour son emploi singulier du « tu » – qui s’est imposé à lui au moment de l’écriture –, une variation musicale sur l’hiver, à comprendre comme une saison mentale, un texte extrêmement différent de ses précédents essais autobiographiques. On évoque L’Invention de la solitude et Auster se crispe : le New York Times a éreinté Chronique d’hiver, au nom du « chef-d’œuvre » publié en 1982.

Pourtant, c’est bien de L’Invention de la solitude qu’il faut partir, pour voir comment le moi se constitue comme un puzzle et l’œuvre comme une mosaïque, variations sur le même thème autour de « collisions avec le monde », d’une blessure fondamentale (le rapport au père), largement exposée dans L’Invention, réduite à une phrase trouble dans la Chronique : « Il ne fait aucun doute que tu es un individu imparfait et blessé, un homme qui porte en lui une blessure depuis le tout début. » « Aucun doute » pour qui a lu Auster et entend l’intertexte, aucune explicitation pour les autres lecteurs quant à cette douleur essentielle de n’avoir pu prouver au père, mort avant les premiers succès, que l’écriture était une voie possible, la douleur de toujours écrire face à ce mur de silence et de mystère.

Là sont les pages les plus denses de la Chronique d’hiver : celles qui évoquent une année 2002 faite de deuil (la mère, la sidération face au corps inerte qui vous a donné la vie) et de hontes (un accident de voiture idiot, Auster au volant, toute sa famille qui échappe par miracle à la mort), celles qui taisent ce qui hurle entre les mots. Celles qui contournent, comme la page consacrée au nouveau visage de New York depuis que « les tueurs sanguinaires » lui ont « rendu visite », le 11 septembre 2001, en écho au silence de l’œuvre romanesque sur l’attentat, alors que New York y est pourtant au centre :

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Retrouver la musique du hasard

La force de cette Chronique d’hiver est là, dans ces silences, ces évitements, à l'image des tours qui « vibrent dans le souvenir, toujours présentes sous la forme d’un trou vide dans le ciel ». Et c’est la mise en lumière de ces « trous vides » que permet la forme fragmentaire : on pourrait la lire comme une pudeur – aucun nom propre ou presque dans le livre, Siri Hustvedt y est « ta femme », Art Spiegelman (un des rares noms présents) n’est pas là pour son œuvre immense mais comme double d’Auster, fumeur invétéré qui « aime tousser » – ou comme une maladresse : nombreux sont les critiques qui s’élèvent contre la liste d’adresses que dresse Auster sur plusieurs dizaines de pages, contre ses litanies de « combien ».

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Là est pourtant l’intérêt littéraire de ce livre : rendre compte malgré la mesure impossible, repérer de ces hasards qui tissent une vie, ces rencontres qui en changent le cours et viennent, paradoxalement, dire l’unité d’une œuvre. Tout, dans cette Chronique d’hiver, est marche et avancée, arpentage, mise en exergue d’une impossibilité, fondamentale, à se dire. Paul Auster n’est jamais plus incisif que lorsqu’il n’est pas dans la maîtrise, le discours rodé et rassurant.

Et c’est bien ce chaos que rend Chronique d’hiver, nouveau départ dans et par un livre qui revient magnifiquement sur l’origine : la mère, un spectacle de danse qui lui révéla, en 1978, ce que serait pour lui l’écriture. Auster y dévoile, en creux, son obsession de la trace, son angoisse de la perte : les fragments de la Chronique sont comme les « images minuscules » de L’Invention de la solitude, « inaltérables, logées dans la vase de la mémoire, ni enfouies ni totalement récupérables. Et pourtant, chacune d’elles est une résurrection éphémère, un instant qui échappe à la disparition ».

Variation musicale et mnémotechnique, cette Chronique d’hiver use des « lieux et images comme catalyseurs du souvenir d’autres lieux et d’autres images ». Comme le souligne son titre original, Winter Journal, elle est moins un journal qu’un voyage, le livre d’une mémoire de soi comme du monde, des chambres au corps, des avions à Brooklyn, en une exploration que l’écrivain poursuit d’œuvre en œuvre, à l’image de ces fragments, certains si insignifiants en apparence, d’autres si lourds – le sens se révélant dans les interstices, dans cette quête inlassable d'un lieu :

« Raconter l’histoire, encore et toujours la même histoire, l’histoire obsédante qui s’est insinuée dans ton âme, devenant partie intégrante de ton être » (Invisible).

  • Paul Auster, Chronique d'hiver, traduit de l'américain par Pierre Furlan, Actes Sud, 252 p., 22 € 50
  • Lire un extrait
  • Retrouver l'intégralité de l'entretien avec Paul Auster :
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