LITTÉRATURE Chronique

«La Zone d’inondation»: et Roman Sentchine marcha sur les eaux…

Un deuxième roman traduit en français confirme le grand talent de Roman Sentchine, jeune écrivain sibérien. Sublimant l’affaire réelle qu’il évoque, au plus près des gens, et avec une acuité qui met à nu la Russie poutinienne. Extrait du roman en fin d’article.

Dominique Conil

20 décembre 2016 à 17h59

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Oui, c’est bien tentant. On aimerait évoquer le goût explosif des tomates sibériennes, comme si le bref été concentrait les saveurs ; l’extension du temps quand, pendant des mois, le jour luit quelques heures sur la neige derrière la palissade penchée ; les ombres pêchés dans la rivière qu’ici nous nommerions fleuve ; l’écriture de Roman Sentchine qui magnifie nature et humains, la force de son récit qui fusionne social et intime, l’inscrivant dans une longue tradition littéraire russe, et la renouvelant.

Mais voilà : dans la vraie vie, un vice-ministre de l’économie est arrêté, et à cette occasion on note que pas mal de responsables, vice-responsables, sous-responsables, affairistes et sous-affairistes se retrouvent en prison ces derniers temps. Nul n’a la naïveté de croire à une opération anticorruption, il s’agit de suivre le jeu de chaises musicales, à la façon des kremlinologues d’antan. Dans La Zone d’inondation, roman pourtant fort documenté, les arrestations ne font d’ailleurs qu’un entrefilet. C’est secondaire, même lorsqu’il s’agit de personnages qui, un instant, apparurent tout-puissants.

Ce qui nous amène au premier chapitre, juste après la préface que signe Maud Mabillard, la traductrice du livre ; elle y précise que le roman s’inspire d’un événement réel, l’achèvement de la construction du barrage de Bogoutchany sur l’Angara, entre 2008 et 2012. Que les lecteurs russes savent très bien retrouver les noms des protagonistes derrière les noms de personnages. Le lecteur français ne le saura pas, et ce n’est pas gênant du tout. Tout comme la rivière Angara n’est jamais nommée, le livre se tient sur une crête, celle qui permet la plus grande précision mais libère la littérature.

Roman Sentchine © DR

Ce premier chapitre est très drôle. Il s’agit d’un dialogue téléphonique entre un certain Tolia, le genre d’homme à traquer le créneau lucratif, et Volodia, dont on comprend vite qu’il occupe un poste assez élevé dans l’appareil d’État pour donner, ou pas, son « O.K. » à un projet d’ampleur, en l’occurrence l’achèvement d’un barrage hydroélectrique abandonné au début des années 1990 faute de financement. Il n’y a pas vraiment besoin de barrage, là-bas, mais les Chinois, c’est sûr, achèteront l'énergie. Volodia, un homme responsable quoique peu calé sur la région, s’inquiète des minorités locales éventuelles (« … et bla-bla-bla on abîme les pâturages des rennes »), de la retenue d’eau envisagée (« je les connais, ces réservoirs grands comme la Suisse ») voire des populations à déplacer, en termes de relogement. Tolia le rassure, en plus un oligarque paiera vu le dossier qu'on a sur lui, le « O.K. » est donné.

Il y a un proverbe qui fait beaucoup d’usage en Russie, en phase socialiste, comme en phase économie de marché aujourd’hui : « On n’abat pas des arbres sans faire voler les copeaux. » Roman Sentchine écrit la vie des copeaux. C’était déjà le cas dans Les Eltychev, qui relatait la décomposition d’une famille en période postsoviétique. Ses héros finissaient dans un village sibérien. Ils finissaient lentement et mal. La Zone d’inondation parle, elle, de quelques villages sibériens condamnés par le projet de barrage, Pyliovo, Bolchakovo, et de ceux qui y vivent. Mais cette fois, il y a une ouverture du cadre, un élargissement, des personnages traversants, une empathie bouleversante pour la résistance – ou la non-résistance – des gens de rien, un hommage aux quelques-uns qui luttent et toujours une connaissance sensuelle, intime, de la vie en ces lieux, où Sentchine est né et vit toujours.

Le réservoir de Bratsk sur l'Angara, 5 470 km carrés, 500 km de long. © DR

On annonce donc à ceux de Pyliovo ou Bolchakovo qu’il faut partir, et plus vite que ça, que des appartements les attendent, parfois loin (et loin, c'est loin, dans une région ou l'on fait des “crochets” de 1 000 km). Il suffit de signer, les isbas seront détruites par le feu. Les colonies pénitentiaires de semi-liberté, un genre de production traditionnelle en Sibérie, sont à la pointe du progrès. Comme autrefois, les mi-détenus doivent regagner le centre chaque soir. Mais en ces temps de rentabilité, les colonies doivent désormais assurer leur subsistance. C’est une trouvaille, voilà des gens ouverts à toutes les propositions, qui se chargeront du travail côté incendies, voire plus si requis.

Souvent la peur monte avant l’eau

C’est donc une histoire simple en apparence. D’abord, on emmène les vieilles voir des appartements en ville, qu’on a éventuellement oublié d’isoler (en Sibérie…), dans des immeubles sur boue aux beaux jours. Les vieilles disent d’accord à tout et même signent, puis demandent : « Je peux rentrer chez moi ? » Là où l’eau du barrage montera. Comme le remarque un habitant, ces vieux et ces vieilles avec châles : c’est nous, désormais. Autrefois fermes jeunes Soviétiques.

Mais tout, déjà, est immense déconstruction. Un villageois, remontant quelques mois plus tard ce qui n’est plus la rivière mais sombre surface liquide charriant des déchets, aperçoit la cime des arbres familiers affleurant près de son bateau. C’est, littéralement, le monde à l’envers.

Irina Viktorina, à l’heure du départ, médite et erre dans son isba aux poutres noircies, devant son potager desséché d’hiver, songeant à la vie et à ces heures de désherbage accumulées. « Combien d’années avaient été englouties par cette lutte, combien d’efforts mis dans ces vingt ares, combien de tonnes de fumier apportées des étables… Mais ils y avaient tout fait pousser, même ce qui semblait réservé au Sud. Les aubergines, les poivrons, les melons, les pastèques, les tomates cœur de bœuf, les Prince noir… » Car de la modernité, les villages ont profité. Un peu. Le film plastique qui protège des derniers gels a galvanisé les cultures potagères, la Maison du peuple est ultime lieu de rendez-vous. C’est plus important que la télé qui démarre le soir, avec le groupe électrogène.

Irina Viktorina, qui avec sa poule noire n’occupe qu’un chapitre (mais quel chapitre !), donne ce qu’elle peut aux employés du musée venus collecter avant destruction « les objets du passé ». Il n’y a pas la place pour les isbas centenaires ou bicentenaires, ni les commodes et placards voués au feu. Irina s’intéresse pour la première fois aux noms de ceux qui vivent près d’elle, ces Scheiner, ces Hafner, ces Foos, qui sont comme une stratification des déportations successives, Allemands de la Volga, Lettons, et tant d’autres.

© Elena Chernysova

C’est ici que le livre de Roman Sentchine s’affûte encore un peu plus. Il y a pire que la seule loi du marché avec gros bras sortis des colonies pénitentiaires prêts à tabasser les récalcitrants. Il y a en complément l’insubmersible bureaucratie, à la fois tatillonne et azimutée, capable d’exploser les familles en allouant aux enfants des studios indépendants loin de leurs parents, ou de coller dans une pièce unique un couple divorcé depuis douze ans. Mais c'est cela ou rien, les listes sont les listes.

Souvent, la peur monte avant l’eau. Certains écrivent à Poutine comme autrefois on écrivait à Staline. Mais contrairement au roman précédent, La Zone d’inondation est parcourue de frémissements, de brefs moments de dignité, de solidarité. Un chef de village jusqu’au bout demeure, même lorsqu’il faut déterrer les morts des cimetières, une scierie résiste à l’extrême, une jeune femme s’entête.

Il y a Olga, qui n’est pas une héroïne du journalisme, seulement une rien du tout, employée par La Voix du travailleur, éminent organe qui a loupé le passage à l’économie de marché : dans le deux-pièces où la rédaction s’entasse, on ne publie pas plus d’informations que du temps glorieux avec dix étages. Mais Olga, qui se rend à reculons chez ces ruraux condamnés, puis y retourne encore et encore, ignore les invitations de son mari lancé dans les affaires à travailler pour un journal culturel velouté qui n’embête personne. Olga rencontre les tabassés ou le type atteint d’un genre de peste après exhumation des enterrés, écoute un vice-ministre non incarcéré, plonge dans Internet, essaie de comprendre. C’est quand même simple, financement privé et public, il suffit de lire : « Nous rappelons que, selon la liste des personnes affiliées, la SA chypriote Bogues limited, domiciliée à Nicosie, détient 93,72 % des parts dans le capital social de SA Centrale hydroélectrique de Bogoutchany, qui est l’héritière de la Direction de la construction de la centrale hydroélectrique de Bogoutchany, fondée en 1976 au sein du trust Bratsguesstroï. » Néanmoins, Olga est peut-être un peu héroïque quand elle pose des questions sur un projet urbain bien payé, avenir lotissement radieux, projet de construction prévu… à l’endroit qui sera noyé.

Finalement, et sans gâcher un suspense, Poutine ne viendra pas pour l’inauguration du grand barrage inutile mais-qui-servira-peut-être-côté-chinois. Il a pourtant chassé et posé devant les photographes non loin de là. Ceux de Pyliovo, Bolchakovo, les villages anéantis, s’en moquent. Certains se réunissent dans un appartement, au chaud ensemble comme avant, du moins jusqu’à ce qu’un monsieur du FSB leur signifie qu’on les a repérés. Certains se résignent devant les instruments amenés de chez eux qui ne serviront plus jamais. Et eux non plus. Un grand-père face à un petit-fils des plus connectés emporte l’adhésion de celui-ci avec ce qu’il lui reste à transmettre, si peu, en apparence. Alors que l'eau monte à Krasnoïark (on a encore dû se tromper quelque part) menaçant ces morts précieux qu’on a déterrés-réenterrés, le frémissement de la rivière détournée et celui des solidarités désordonnées se poursuivent, mezza voce.

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La Zone d'inondation, de Roman Sentchine, traduit du russe par Maud Mabillard, éditions Noir sur blanc, 355 pages, 22 €. Lire un extrait en cliquant ici

(pdf, 207.7 kB)

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Dominique Conil


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