«Le Météorologue», roman des turbulences

Par et

Saisissante beauté des Solovki, monastère devenu prison tsariste puis soviétique, rencontres, voyages renouvelés, camps : à travers le destin unique et commun d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, liquidé en 1937, Olivier Rolin parle de « l’espérance révolutionnaire » assassinée, d’un père aimant, de la Russie, de lui. Et c’est très beau. Entretien vidéo, extrait en fin.

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Le Météorologue est un livre lumineux sur une période très sombre. Comme dans ces tableaux d’Aïvazovski, où un rayon de soleil troue l’amas de nuages sombres au-dessus de la mer. Et il est bien question de mer et de nuages dans le livre d’Olivier Rolin.

Il y est question d’îles, aussi. Le texte est d’ailleurs né d’un éblouissement, lorsqu’Olivier Rolin accosta aux Solovki, à environ cinq cents kilomètres au nord de Saint-Pétersbourg : un couvent ancien et fortifié, des forêts posées contre l’horizon de la mer Blanche. « De ma chambre, je voyais le soir les murailles et les bulbes écailleux flamber sur la glace. » Mais, on le sait, les îles toujours ont inspiré les bâtisseurs de prisons ou de bagnes. De ce point de vue, les Solovki sont idéales, entourées six mois par an d’un océan gelé. Cela n’échappa ni aux tsars, ni au régime communiste, qui y ouvrit un camp dès 1923. Un camp, on va le voir, qui n’était pas encore devenu le cœur du réseau nord du Glavnoïe Oupravlénié Laguérié, soit le Goulag, pas encore une utilité économique.

Il est donc question, dans Le Météorologue, de la confrontation entre une attirance pour la Russie – plus de vingt-cinq voyages – et ce qu’elle a, pour tant de gens, de plus déraisonnable, ses espaces immenses et son histoire. Ainsi, au poste de transit de Kem, où embarquaient les prisonniers : « Émotion de voir se matérialiser des choses qui viennent de la double immatérialité du passé et des lectures : ce qui est advenu il y a très longtemps, que je ne connais que par des livres, en voici la trace concrète, ici et maintenant. » Et, bien sûr, ces traces-là disent « la  fin de l’espérance révolutionnaire », sa force et le manque laissé. Ce pourrait être un requiem, un de plus, mais non. Car précisément, il y a dans le livre, le traversant, le nourrissant, des esprits libres, des militants de Memorial, des rencontres.

Olivier Rolin, Le météorologue © Mediapart

Il y a dans Le Météorologue, portant le récit, l’habitant, un homme : Alexeï Féodossiévitch Vangengheim (lointainement d’origine hollandaise). Vangengheim était fils de barine, de minuscule hobereau ukrainien ; il avait choisi la révolution et le communisme. Il était aussi un scientifique plutôt en avance sur son temps – ses lettres en attestent – pariant sur l’énergie solaire ou celle du vent pour l’avenir. Il était un homme heureusement marié à Varvara, et père d’une fillette âgée de quatre ans en 1934, Eleonora.

C’est grâce à elle que Vangengheim n’est pas seulement une photo face-profil parmi les millions de photos face-profil des victimes de la terreur stalinienne et un corps, quelque part. Vangengheim fut arrêté en 1934, sur délation probablement, peut-être aussi parce qu’il fallait des « saboteurs » après la « normalisation » du monde agricole qui avait débouché sur d’immenses famines en Ukraine mais pas seulement (coupable de n’avoir pas maîtrisé le temps qu’il avait fait ?).

On ne sait : comme les autres, il avoua ce qu’il devait avouer, se rétracta en vain, fut condamné, et expédié aux Solovki. De là, il écrivit des lettres aussi souvent que possible, accompagnées de dessins remarquables destinés à sa fille. Herbier, animaux, avec ambition pédagogique, apprentissage des mathématiques, de la symétrie (ceux-ci sont reproduits en fin de volume).

La biblithèque des Solovki, années 20 © DR La biblithèque des Solovki, années 20 © DR

1934 n’est pas 1937. Déjà, on meurt beaucoup aux Solovki, surtout quand on est expédié à l’abattage du bois, on torture, on fusille. Mais pas tout le temps, pas tout le monde. Le beau film, réalisé pour Arte par Élisabeth Kapnist et Olivier Rolin, sur les Solovki et le destin de la bibliothèque du camp (en intégralité page suivante) le montre très bien. Les détenus sont autorisés à venir avec des livres, à en recevoir. La direction du camp elle-même en commande : on puise parmi les ouvrages saisis dans les bibliothèques aristocratiques ou bourgeoises. « Les Solovki, dans les années vingt, étaient la capitale de la vieille Russie, des byvchvie, les gens d’autrefois. » Au total, 30 000 volumes, dont des éditions, qui sont autant de trésors, de nombreux livres en langues étrangères. Au milieu des billots de bois, des baraquements, des « isolateurs » terribles, un havre, une anomalie.

C’est à cette bibliothèque qu’est affecté Vangengheim, par chance. Il s’y trouvera en compagnie de philosophes, philologues, ingénieurs, artistes. C’est là qu’il dessine les renards ou les samovars, les leçons ludiques et les devinettes destinées à Eleonora. Qu’il écrit de nombreuses lettres de recours, restées sans réponse, évidemment. Avec des pierres collectées, il construit aussi des portraits de Staline, il répète sa foi et dit « avoir la conscience en paix vis-à-vis de la classe ouvrière depuis trente-cinq ans, et vis-à vis du pouvoir soviétique ».

Il composera même un parterre de cailloux et fleurs, hommage à Djerzinski, fondateur de la Tchéka. « Moi qui écris son histoire, quatre-vingts ans après, j’hésite à rapporter ce trait lamentable, mais pourquoi ? Je préférerais qu’il soit intraitable comme Evguenia, je préférerais l’admirer, mais il n’est pas admirable, et c’est peut-être ça qui est intéressant, c’est un type moyen, un communiste qui ne se pose pas de question, ou plutôt qui est obligé de s’en poser à présent, mais il a fallu qu’on lui fasse une violence extraordinaire. »

L'un des dessins de Vangengheim © DR L'un des dessins de Vangengheim © DR

Et en effet, c’est peut-être ça qui est intéressant, justement. L’émotion, ici, ne naît pas du destin hors norme, mais précisément de l’inverse. Vangengheim, qui n’est pas un plaisantin, à en croire le jeune Iouri Tchirkhov, déporté à quinze ans avec un bouquet d’accusations (il est comme un troisième narrateur. Voir l'entretien vidéo et sous l'onglet Prolonger), qui certes doute, au fil des trois années qu’il passe aux Solovki, de l’attention portée par les autorités à ses demandes, Vangengheim est un type ordinaire : par la grâce de ses dessins, de ses lettres, rassemblées et publiées à compte d’auteur par sa fille, bien plus tard, par la grâce, surtout, du texte de Rolin, le film confus de la Grande Terreur fait un arrêt sur image. Tant de morts, silhouettes indiscernables près des baraques, cohortes, au mieux, croix dans la neige : voici Vangengheim, père aimant et coloriste de talent, s'énervant un peu en voyant d’autres, autrefois collègues, mener à bien des travaux auxquels il avait participé, qui enseigne les maths à Iouri Tchirkhov et adopte un chaton au camp.

Mais, en 1937, l’ordre n° 00447 tombe. De cela, Varvara, la femme de Vangengheim, ne saura rien, ou si peu. Elle finira par apprendre le sens réel de l’expression « dix ans sans droit de correspondance », la mort. Elle verra ce mari, longtemps attendu, dont elle a trimballé les affaires pendant toute la guerre, réhabilité en 1956, mais le reste, c’est maintenant : la troisième partie du livre. L’ordre 00447 concernait un large éventail de prisonniers, ex-koulaks, « éléments socialement nuisibles », trotskistes, SR, croyants, membres du clergé. Et pour tous, la mort.

Nikolaï Iejov – le plus productif des commissaires du peuple aux affaires intérieures, qui finira lui aussi exécuté, comme presque tous –  ajuste ses quotas en fonction des régions. Vangengheim sera emporté dans un convoi de plus de 1 000 prisonniers exécutés sur le continent. Massacrés serait un mot plus juste. Où, comment ? « As-tu reçu le renard bleu ? », demande, dans une ultime lettre, Vangengheim à sa fille.

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C'est ici qu'apparaissent les héros d'aujourd'hui, tels Irina Flighé de l'association Memorial, honnie par Poutine, ou Iouri Dimitriev, « une dégaine de fol-en-christ mâtiné de pirate pomore ». Ce dernier va s'entêter, des années durant, à explorer les charniers des forêts de Carélie, accidentellement mis à jour par une excavatrice. Exploration des archives, aussi : car si l'on préférait cacher les exécutions de masse, on en tenait un compte précis.

À quoi tient un livre ? Un vrai livre, s’entend. Ici, peut-être, à une empathie affirmée mais discrète, une émotion en sobriété, à un genre de modestie, un « tout ce que je sais c’est que je ne sais rien », qui tranche avec toute une cohorte de romans français « russes » où le péremptoire ne manque pas (ni les erreurs, parfois).

Vingt-cinq voyages et plus, les Solovki après Magadan, que va chercher Olivier Rolin en Russie ? Les lents et longs trains de nuit, la civilité en berne et l’accueil généreux, les étendues. Où eut lieu ce qu’il nomme « la seule épopée des temps modernes », la révolution. Son assassinat. Une réponse, partielle comme toutes les réponses, est donnée par un habitant des Solovki dans le film. Cet homme, tombé amoureux du lieu vingt-deux ans plus tôt, dit que oui, on oublie, ou bien l’on ne veut pas trop se souvenir : « Il me semble que nous avons perdu l’essence de la douleur. Vous comprenez, pour ressentir avec le cœur ce qui s’est passé ici. Cette larme de l’enfant dont parle Dostoïevski. » Et la larme de l’enfant est là, on peut vous le dire, à la fin du livre. Qui ne doit rien à la fiction et dit que ces histoires ne sont pas si vieilles, avec cruelle prolongation au XXIe siècle.

Le Météorologue
par Olivier Rolin
Éditions du Seuil/Paulsen, collection Fiction et Cie
206 pages, 18 €.

Extrait du texte ici.

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