François Bégaudeau : « On n’a pas vu Entre les murs »

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A la veille de la cérémonie des Oscars où Entre les murs concourt dans la catégorie des meilleurs longs métrages étrangers, François Bégaudeau, auteur d'Entre les murs, le roman, également co-scénariste et acteur principal du film, revient pour la première fois sur l'énorme débat qui a suivi sa sorti, empêchant selon lui de véritablement voir ce qui s'est toujours présenté comme une œuvre de fiction.

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Sans doute parce que nous y sommes tous allés, nous avons tous un avis sur l'école. D'où le succès fréquent de livres et parfois de films qui prennent l'école pour objet. Des témoignages, des pamphlets, des essais, plus rarement des romans ; des documentaires plus souvent que des films de fiction. Mais peu importe le genre ou la forme, les débats sont en général à peu près les mêmes, seule l'intensité varie. Sur cette échelle, Entre les murs, le film, aura battu des records : non seulement un succès, facilité par une Palme d'Or mais surtout une incroyable machine à débattre - au mépris, la plupart du temps, du cinéma.
Auteur du roman à l'origine du film, co-scénariste et acteur principal, François Bégaudeau n'a volontairement pas pris part à ce débat depuis la sortie du film en salles à l'automne.
A l'occasion des Oscars, pour lesquels Entre les murs est nommé dans la catégorie des meilleurs films étrangers, Bégaudeau a accepté, pour Mediapart, de commenter les commentaires. Après trois questions plus générales sur la réception du film, il réagit donc, avec précision et humour, à une série de commentaires ne relevant pas de la critique de cinéma mais du débat citoyen.

Si l'on met de coté les criques de cinéma, les commentaires qu'a suscité Entre les murs frappent par leur diversité. On a tout lu et son contraire sur ce film. Cela vous a surpris ?
Non, il y avait le précédent du livre, j'étais bien placé pour savoir qu'à partir du moment où vous ne claironnez pas une thèse, chacun fait dire à l'œuvre ce qui lui chante. Le film et sa visibilité ont juste rendu ce phénomène plus spectaculaire et attristant.

On a pu lire, pour s'en féliciter ou au contraire le dénoncer, que c'était un film qui ne disait rien sur l'école, qu'en pensez-vous ?
Je pense profondément que ce film ne dit rien sur l'école. Il fait des choses dans une école fabriquée pour les besoins du tournage. Il reconstitue une salle de classe, une salle de profs, une salle de conseil de discipline. A l'intérieur de ces aires de jeu, il fabrique des scènes qui n'engagent qu'elles-mêmes et visent essentiellement la justesse intrinsèque, beaucoup plus que le mimétisme d'une soi-disant réalité canonique de l'école contemporaine. Tout juste nous sommes-nous inscrits dans l'espace de la vraisemblance. Il pourrait arriver qu'un élève demande à un prof de valider ou non la rumeur selon laquelle il est homosexuel. Il pourrait arriver que le prof, plutôt que de le faire taire, engage avec lui la discussion pour le mettre devant ses contradictions. Si on trouve la scène juste et forte, alors on se dit que tout ça pourrait arriver, oui. Mais ça ne veut pas dire que c'est arrivé, ou que ça arrive souvent, ou que c'est comme ça l'école d'aujourd'hui, etc. Donc l'exemplarité documentaire du film est très limitée, or c'est selon ce critère que dans 90 % des cas le film a été commenté. C'est pour ça que ces commentaires ne m'intéressent pas beaucoup, ils ne correspondent pas à ce que nous pensons faire en fabriquant cette fiction d'obédience réaliste.
Comment expliquer que le film ait été attaqué par certains « pédagogues » (Meirieu) comme par l'ensemble des « républicains » ?
Il y a des républicains qui adorent le film, y voyant le fiasco du pédagogisme, et la confirmation qu'on a tort de parler avec les élèves plutôt que de transmettre un savoir. Il y aussi, effectivement des républicains qui détestent ce film parce qu'ils détestent ce prof qu'ils appellent copain (un copain qui finira quand même par exclure un élève ; sympa le copain). Il y a de tout. Et c'est pour ça que l'analyse idéologique du film est une impasse.