Dans la tête de la Wehrmacht

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L’historien Sönke Neitzel a récemment mis la main sur une archive incroyable et inédite : les comptes-rendus des conversations, enregistrées à leur insu, de milliers de prisonniers allemands de la Seconde Guerre mondiale. L’ouvrage Soldats, traduit en français, livre ainsi un témoignage rarissime sur la guerre vue et vécue par les troupes.

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Avec la traduction, chez Gallimard, de Soldats. Combattre, tuer, mourir : Procès-verbaux de récits de soldats allemands, de l’historien Sönke Neitzel et du psycho-sociologue Harald Welzer, devient accessible en français un incroyable document permettant d’entrer, comme jamais auparavant, dans la tête des soldats allemands de la Seconde Guerre mondiale.

En effet, pendant tout le conflit, les Britanniques, puis les Américains, ont procédé à des écoutes systématiques, dans des cellules truffées de micros, d’environ 13 000 prisonniers de guerre allemands, et gravé sur des disques de cire les passages de ces conversations qui leur paraissaient intéressants. Les procès-verbaux de ces écoutes, effectuées à l’insu des prisonniers, n’ont été déclassifiés qu’en 1996 et il a fallu attendre le début des années 2000 et la curiosité de Sönke Neitzel pour qu’ils soient enfin exploités.

Contrairement aux lettres de soldats envoyées à leurs familles, souvent édulcorées, aux dossiers d’enquête ou aux témoignages et interviews ultérieurs, « lorsque les soldats internés dans les camps parlaient les uns avec les autres, c’était sans intention particulière – jamais aucun d’entre eux n’aurait imaginé que ses récits et ses histoires pourraient (…) être imprimés ».

Ces dizaines de milliers de pages constituent donc, pour les auteurs, un gisement d’archives dans lequel des hommes parlent en temps réel de la guerre et de ce qu’ils en pensent : « une source qui ouvrait un regard tout à fait neuf et unique dans l’histoire de la mentalité de la Wehrmacht, et peut-être même de l’armée en général ». D’autant que, même si les prisonniers destinés à être espionnés étaient désignés par les services de renseignement alliés et appartenaient, pour beaucoup d’entre eux, à l’élite de la Wehrmacht, des milliers de simples hommes de troupe furent aussi écoutés.

Parce qu’ils ignorent que leurs propos sont enregistrés et sans doute aussi parce qu’ils se trouvent dans une situation où leur interlocuteur partage le même cadre de références, voire l’expérience des « activités » commises pendant la guerre, et parfois narrées comme pourraient le faire deux collègues désœuvrés évoquant leur travail, les prisonniers parlent en effet en toute liberté, sans crainte d’être jugés ou de dire quelque chose susceptible d’être retenu contre eux.

Meurtres de Juifs dans la région de Kiev en 1942 Meurtres de Juifs dans la région de Kiev en 1942
On savait déjà qu'aucune des grandes opérations d’exécution de masse n’eut lieu sans la participation de la Wehrmacht, par exemple à Babi Yar, en Ukraine, où plus de 30 000 personnes (juifs, mais aussi prisonniers de guerre soviétiques, communistes et otages civils) furent exterminées, par balles, en deux jours. Mais, même muni de cette connaissance historique, il reste saisissant d’avoir l’impression d’entendre, comme au détour d’une conversation de café, des soldats raconter leur participation, ou la façon dont ils ont assisté, à des crimes de guerre et des meurtres de masse.

Deux sous-mariniers dialoguent, par exemple, en ces termes d’une Judenaktion en Lituanie :
« Croyez-moi, si vous aviez vu ça, vous auriez eu la chair de poule. On a regardé une fois, pendant l’exécution.
— Exécutés au FM ?
— Au PM. Et nous étions là quand une jolie fille a été abattue.
— Dommage.
(…)
— Et ceux qui étaient tombés à la renverse mais n’étaient pas encore morts ?
— Ceux-là n’ont pas eu de chance, ils ont crevé en dessous !
— (Rit)
— Mais dans ces cas-là, vous entendiez de ces lamentations, de ces cris !
— Les femmes étaient exécutées aussi ?
— Oui. »

Le Heinek HE 111 de la Luftwaffe Le Heinek HE 111 de la Luftwaffe
Plusieurs pilotes de la Luftwaffe expliquent aussi sans fard n’avoir fait aucune différence entre une attaque contre une cible militaire ou contre des populations civiles, à l’instar de cette description : « Un jour nous avons fait une attaque à basse altitude près d’Eastbourne. Nous arrivons et nous voyons un grand château, c’était un bal, apparemment, ou quelque chose de ce genre, en tout cas beaucoup de dames en grande tenue et un orchestre. Nous étions deux, nous faisions du renseignement à longue distance. (…) Nous avons fait demi-tour et nous avons mis le cap dessus. La première fois, nous sommes passés devant, puis nous avons fait une attaque et nous leur avons rentré dedans, mon cher ami, qu’est-ce qu’on s’est amusé. »

Cette violence envers les civils ne s’exprime pas toujours avec amusement, mais traduit, à de nombreuses reprises, le seuil atteint pendant la Seconde Guerre mondiale. Le caporal Diekmann raconte par exemple en détail la manière dont il a combattu les « terroristes », y compris femmes et enfants : « Toujours dans les rues, toujours pan, pan, tu sais, je tirais précisément dans toutes les rues latérales, tout ce qui se montrait. Mon cher, il y a plus d’un innocent qui y est resté, mais je m’en foutais pas mal. Cette bande de chiens, mon gars, mon gars ! (…) Nous avons taillé au FM dans trente femmes belges. Elles voulaient prendre d’assaut l’entrepôt de vivres. Mais on les a fait sortir en vitesse.
— Tu veux dire qu’elles ont fichu le camp ?
— Non, elles sont toutes mortes. »

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