L'Opéra de Paris succombe au gaspillage

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Une société de clans et de privilèges

Un tiers du personnel se la coule douce tandis que des êtres silencieux – c’est à une telle déréliction que se reconnaît la souffrance au travail – croulent sous la tâche, à l’ombre des divas en cascade ! Parmi les privilégiés, un contingent de syndicalistes : plus de 100 personnes ont un mandat avec des heures de délégation. Le nec plus ultra consiste à devenir délégué syndical central payé à plein temps. Une telle professionnalisation aboutit à des situations saugrenues – un représentant de la FSU se retrouve ainsi depuis 25 ans éloigné des contingences du monde du travail : en apesanteur ! On a même vu un préavis de grève déposé par un gaillard aussitôt parti en Martinique, ayant déclaré ses troupes en cessation de travail mais s’étant lui-même distrait, sur le papier, d’un tel débrayage coûteux !

C’est comme si d’aucuns se faisaient ou se laissaient acheter, pour qu’ensuite soient monnayés leurs services rendus : une choriste syndiquée part ainsi à la retraite dans quelques jours, avec une enveloppe de 88 000 euros. La secrétaire du directeur a vu son salaire de 3 500 euros porté à 5 000 euros ces six derniers mois, de façon à quitter la vie active avec une retraite de 4 000 euros mensuels grâce à l’une des caisses les plus performantes du pays.

Les défenseurs du système souhaitent le même pour la France entière. En revanche, les critiques s’émeuvent d’une société de clans et de privilèges, profondément inégalitaire, où l’amoralisme paie, où les principes dévoyés rapportent, où la veulerie enrichit.

Il s’agit de la plus extraordinaire scène du monde, au sens propre : le plateau de l’opéra Bastille s’avère huit fois plus grand que la surface donnée à voir au public, ce qui permet d’entreposer jusqu’à huit décors différents. Le Metropolitan de New York ou Covent Garden à Londres sont loin d’être aussi bien lotis. Avec de surcroît, à Paris, un budget de 200 millions d’euros qui fut longtemps, pour plus de la moitié – quel confort ! –, constitué de subventions publiques : 105 millions il y a encore deux ans, réduits à 95 millions l’an prochain. Avec désormais des menaces de gel des sommes, de la part de l’État, qui terrorisent les programmateurs, tant les projets artistiques s’en trouvent rabotés.

Pour les quelque 100 millions d’euros restants, le budget de l’Opéra de Paris dépend de la billetterie et des recettes propres, auxquelles s’ajoutent environ 10 millions de mécénat. Le nouveau directeur, Stéphane Lissner, entend développer le parrainage grâce à son carnet d’adresses. Mais le mécénat à l’Opéra, en moins bling bling et en plus féminin, ce sont les loges du PSG : des huiles soignées aux petits oignons par de grosses entreprises qui, pour cultiver l'entre-soi juteux, s'arrogent un emplacement, hors de prix, séparé de la canaille. Voilà qui recrée une forme d’apartheid culturel que l’établissement avait tenté d’atténuer ces vingt dernières années, en baissant le prix des places pour élargir le public – et ainsi obtenir qu’un spectacle subventionné ne fût plus forcément déficitaire.

Le trop plein de la fameuse cabine d'“Une nuit à l'opéra” des frères Marx (1935) Le trop plein de la fameuse cabine d'“Une nuit à l'opéra” des frères Marx (1935)

Une bureaucratie rapace, émargeant à au moins 15 000 euros mensuels, a pris ses aises à l’Opéra de Paris – en comparaison, le fabuleux danseur étoile Mathias Heymann culmine à 6 000 euros. Le nouveau maître des lieux, Stéphane Lissner (près de 30 000 euros au compteur sans compter les primes), renvoie son monde avec des indemnités étourdissantes. Il engage, selon son bon plaisir, aux mêmes salaires surprenants – personne n’est plus grassement payé dans la haute fonction publique. Aura-t-il d’autres choix que de privatiser certains secteurs de l’Opéra national de Paris – le ballet, par exemple – pour externaliser les dépenses ? Ce sont les craintes des syndicats. Certains observateurs notent qu’il se fera captieusement dicter sa politique artistique par les intérêts mercantiles qu’il entend s’attacher. Un cacique de la maison pointe qu’en engageant Benjamin Millepied comme directeur de la danse, Stéphane Lissner s’est payé le mari de l’actrice Nathalie Portman, qui pourrait arrimer l’opéra à un univers équivoque : « Pour comprendre le modèle culturel en France, j’invite toujours les étrangers à envisager les relations entre Nicolas Sarkozy et Carla Bruni, ainsi qu’entre François Hollande et Julie Gayet », raille cet informateur de Mediapart.

Les faits parlent d’eux-mêmes, les chiffres crissent aux oreilles civiques et l’ère du soupçon relève, hélas, de la prophétie autoréalisatrice par les temps qui courent. L’Opéra de Paris continuera-t-il longtemps, sur fond de réduction du déficit public, son jeu dépensier de chaises musicales en tout esprit de caste, au point de se hausser en symbole d’une monarchie culturelle finissante, abritée par un régime politique à bout de souffle ?...

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Pour cet article, j'ai pu bénéficier d'informations livrées par plusieurs sources fiables internes à l'établissement public, qui m'ont évidemment demandé de protéger leur anonymat. J'ai contacté Martin Ajdari, directeur de cabinet d'Aurélie Filippetti, qui fut, en 2009, le premier directeur général adjoint de l'Opéra national de Paris, chargé d'épauler Nicolas Joël, hors d'état de diriger. Martin Ajdari ne m'a pas rappelé. Idem pour le prochain directeur général adjoint – il succède à Christophe Tardieu –, Jean-Philippe Thiellay, qui s'est montré d'une discrétion à toute épreuve. Le DRH de l'Opéra poussé vers la sortie, Dominique Legrand, réussit à échapper au moindre entretien durant une dizaine de jours – tout en me clamant avec habileté son désir ardent de me parler…

Additif du 1er août : nous avons reçu, ce jour, un courrier daté du 30 juillet 2104 et signé de Frank Gali, président de la Commission d'orchestre de l'Opéra national de Paris, que nous ajoutons sous l'onglet “Prolonger” de cet article.