Prix Goncourt. Le roman du remords colonial

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L'Art français de la guerre, d'Alexis Jenni, pourrait s'appeler Du sang, de la volupté et de la mort comme l'essai de Maurice Barrès. Il renverse toutefois cet ordre, d'un souffle propre à une conscience révulsée par l'injustice coloniale, mais fascinée par les vaincus escamotés de cette aventure. Ce roman d'une ampleur cosmique fore somptueusement nos traumas bellicistes.
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En cette rentrée littéraire, certains écrivains, à leur manière, répliquent aux criailleries de Nicolas Sarkozy concernant l'identité nationale. Boualem Sansal, dans Rue Darwin (à paraître le 25 août chez Gallimard), produit une fresque fabuleuse et véridique sur les angoisses et les joies des appartenances multiples et inextricables dans l'Algérie d'hier et d'aujourd'hui. Un hymne contre l'assignation à résidence familiale, tribale, clanique, nationale: «J'étais de deux familles, deux mondes que tout séparait, et la vérité qui pouvait les réconcilier en moi était inaccessible, personne ne la savait, ou ceux qui la savaient ne la diraient pas, elle les aurait détruits.»

De son côté, le psychanalyste Ali Magoudi avait raconté pour Mediapart, à l'été 2008, son tiraillement consubstantiel entre un père algérien et une mère polonaise, qu'un destin embrouillé avait fait se croiser à Varsovie en pleine Seconde Guerre mondiale. Il retrace par le menu sa collecte intime mais universelle, sa traque dans les archives ou parmi les témoins survivants. Et cela donne Un sujet français (Albin Michel). Ce périple haletant, méticuleux, se veut une exploration des complexités foisonnantes, que tentèrent de figer dans une simplicité grotesque et grosse d'injustices les marottes de MM. Sarkozy et Besson.

Là où une droite française munie d'œillères rétrécit les réalités, l'écrivain augmente, dilate, libère: «Je décide de rendre public le récit de ma quête pour me forcer à ne pas faire l'impasse sur l'essentiel: la vie d'Abdelkader Magoudi a été marquée par la colonisation française, par son statut d'immigré nord-africain, par l'occupation allemande dans l'Hexagone, l'État français de Vichy, l'expansion nazie dans toute l'Europe et au-delà, le communisme en Pologne, les mouvements de décolonisation. Retrouver dans l'intime de la vie de mon géniteur les marques de la grande Histoire me paraît d'emblée nécessaire», écrit Ali Magoudi à l'orée de son livre.

À la fin du sien, exactement à la page 605 de L'Art français de la guerre (Gallimard), Alexis Jenni fait dire à son narrateur: «À quoi rime cette identité nationale catholique, cette identité de petites villes le dimanche? À rien, plus rien, tout a disparu; il faut agrandir.»

La puissance du projet et du propos d'Alexis Jenni, 48 ans, dans ce premier opus publié, consiste précisément à élargir en récapitulant, de romanesque façon, le long tunnel d'une histoire française, européenne et coloniale: comment les frais vainqueurs de la barbarie nazie en vinrent à casser du Vietnamien puis de l'Algérien; comment une violence sur la défensive irrigua le mental français de l'occupation allemande jusqu'à l'indépendance algérienne; comment une telle traînée de haine, contre la menace d'un envahisseur félon, se voit réactiver, avec pour cible les immigrés ou leur lignée, maudits jusqu'à la septième génération...

Alexis Jenni, pour décrire la désunion française, associe, combine et relie deux récits: celui du narrateur, à la première personne du singulier, auquel s'adjoint la relation des mésaventures de Victorien Salagnon, jeune résistant respirant la liberté à pleins poumons dans le maquis, avant que de finir en officier parachutiste dévoyé au fin fond du pandémonium algérien: «Nous avons manqué à l'humanité. Nous l'avons séparée alors qu'elle n'a aucune raison de l'être. Nous avons créé un monde où selon la forme du visage, selon la façon de prononcer le nom, selon la manière de moduler une langue qui nous était commune, on était sujet ou citoyen. Chacun consigné à sa place, cette place s'héritait, et elle se lisait sur les visages. Ce monde, nous avons accepté de le défendre, il n'y a pas de saloperie que nous n'ayons faite pour le maintenir. Du moment que nous avions admis l'immense violence de la conquête, faire ceci ou cela n'était plus que des états d'âme. Il ne fallait pas venir; je suis venu.»

Voilà ce que finit par lâcher Victorien Salagnon, à l'issue d'un roman à la composition si musicale, avec ses voix qui se passent le relais, que le lecteur ressent la même sorte d'extase, en se plongeant dans le livre, qu'à l'écoute du «Tuba mirum» du Requiem de Mozart; quand les chants des solistes s'échelonnent pour dire l'horreur trompetée avec éclat («Turba mirum spargens sonum») à travers l'ensevelissement universel («per sepulchra regionum»).

mozart requiem tuba mirum © bassbariton9

 

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