« Matière inflammable » : Balzac, et vite!

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Un roman où les illusions sont  perdues d’entrée, ou presque. C’est dans les coulisses de la gauche nantie, des arrivismes, affaire Strauss Kahn se profilant en ligne d’arrivée, que le héros de Marc Weitzmann fait son apprentissage sentimental et social. Mais le vrai sujet est peut-être ailleurs.

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Un jeune homme, étouffant dans sa province comme dans sa famille, sentimentalement ébouillanté et humilié, monte à Paris avec son désir d’écrire. Confiné à de modestes piges journalistiques, il va mettre sa plume au service d’un universitaire en pleine ascension politique, s’éprendre de sa femme, collaborer à ce qu'il sait être tricherie et compromission. Cela vous rappelle quelque chose ? Oui, Illusions perdues, de Balzac (mâtinées de Splendeurs et misères des courtisanes, en partie) auquel Marc Weitzmann fait d’ailleurs ouvertement référence dans son roman, Matière inflammable.

Tout comme chez Balzac, il s’agit moins d’une exploration du pouvoir$ que de ce qui gravite autour, le conforte, en vit, est fasciné, et peut sombrer à tout moment si la protection vient à manquer. Le pouvoir comme organe. Lucien de Rubempré s’obsède d’un titre nobiliaire ; Franck Schreiber, le narrateur, se passerait bien de ces titres écrasants, Résistance et Shoah.

Tout comme chez Balzac, l’économique, la rente de situation sous-tendent le récit de la comédie humaine. Mais dans l’univers de Weitzmann, fin XXe, début XXIe siècle, il n’y a ni Cénacle, ni d’Arthez indiquant la voie de l’exigence.

Salome © Tableau d'Henri Régnault Salome © Tableau d'Henri Régnault
Il y a un univers, familier pour ses lecteurs, lequel inclut presque toujours le père, un homme qui a la faiblesse d’appartenir à la gauche de toutes les illusions et s’entête, de stages en maisons de la culture, à transmettre quelque chose (ici, Tchékhov, que Weitzmann serait bien avisé de relire, côté cruauté, le papa n’est pas si nul), ce père pourfendu à maintes reprises et qui, depuis Quand j’étais normal, son livre précédent, bénéficie d’un discret retour de tendresse.

Il y a comme un dépit amoureux persistant, un regard sur la gôche, celle d’antan comme – c’est le cas dans Matière inflammable –  la sémillante gauche « libérale », son auto-satisfaction, ses arrangements. On se souvient tout de même, entre autres, que Marc Weitzmann fit partie des quelques artistes qui soutinrent la candidature de Nicolas Sarkozy. Et puisque le roman s’inscrit sur vingt ans, depuis la fin des années 1990, on s'en va voir : las, une ellipse narrative nous prive de son regard acéré sur ce quinquennat-là. Trop bête.

Il y a encore, comme dans Une place dans le monde qu’en 2004 Le Nouvel Observateur qualifiait de « premier vrai roman américain » ce héros accablé par l’Histoire ; grand-père juif résistant miraculé et fréquentant de près les Servan, les Schreiber dont il est, les Mendès-France ou Giroud… Passons sur le raccourci promotionnel, mais il y a une chose dont on peut créditer Weitzmann : fait divers, terrorisme, politique, il s’empare du réel immédiat, s'y risque, avec un improbable mélange entre facilité et travail, réaction et dérangement. Mettre les pieds dans le plat littéraire, voilà qui lui va.

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