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Mediapart ven. 29 juil. 2016 29/7/2016 Dernière édition

François Dosse: «Maintenir une radicalité critique» en redécouvrant Castoriadis

22 septembre 2014 | Par Joseph Confavreux

La lecture du philosophe Cornelius Castoriadis rappelle à quel point la gauche manque à la fois d’idées et de radicalité. Et à quel point elle dispose pourtant de ressources pour repenser un projet socialiste au-delà des échecs du communisme réel et à rebours du néolibéralisme dominant. Entretien avec l’historien François Dosse.

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Convaincu que le travail du philosophe Cornelius Castoriadis (1922-1997) permet de renouer « avec un avenir forclos, non sur le mode périmé d'une utopie, mais sur celui d'un agir collectif et réflexif », l’historien François Dosse signe une biographie du créateur du groupe et de la revue Socialisme ou Barbarie. Après ses travaux sur l’écriture de l’histoire et ses portraits de Michel de Certeau, Paul Ricœur, Pierre Nora, Gilles Deleuze, Félix Guattari mais aussi d’éditeurs (Les Hommes de l’ombre, Perrin, 2014), François Dosse s’attaque à la vie et à l’œuvre labyrinthique de celui que Pierre Vidal-Naquet considérait comme un « génie » et qu’Edgar Morin désignait comme un « Aristote en chaleur ».

Cette lecture souligne la rupture entre la gauche de gouvernement et la pensée critique, pourtant condition d’une démocratie radicalisée et d’une gauche combative.

Après avoir notamment fait la biographie croisée de Félix Guattari et Gilles Deleuze, vous signez aujourd'hui celle de Cornelius Castoriadis. Cet intérêt pour des penseurs radicaux disparus dans les années 1980-1990 est-il le signe que la gauche n'arrive plus à penser qu'en se tournant vers le passé ?

Je n'avais pas prévu, en commençant cette biographie, l'état de catalepsie dans lequel nous serions et qui marque, au-delà d’une gauche complexée face à une droite décomplexée, une crise du futur et du devenir. Les modèles sous-jacents de la gauche ont abouti à des échecs et des désastres, et quand on pense au sort funeste de ce qu’a été le communisme réel, on ne peut pas porter cet héritage dans l’avenir, puisqu’il fait plutôt figure d’épouvantail.

Dans cette situation, les pensées de Deleuze, Guattari ou Castoriadis maintiennent une radicalité critique tout en permettant de ressourcer un horizon d’attente. Castoriadis et Lefort ont pris conscience de manière très précoce, dès 1946, que l’Union soviétique était dirigée par une classe exploitant les ouvriers et établissant une domination de fer. À cette époque, la gauche communiste bien sûr, mais également la gauche non communiste qui juge que l’URSS a permis de libérer l’Europe du joug nazi, sont derrière l’URSS.

Castoriadis et Lefort prêchent donc dans le désert. Ils constituent une tendance au sein de la section française de la IVe Internationale (le PCI) dès 1946 et rompent avec le trotskisme en fondant un nouveau groupe qui se dote d’une revue en 1949, Socialisme ou Barbarie. Certes, ils ne sont pas les seuls à dénoncer le totalitarisme soviétique, mais ils sont presque les seuls à le faire sans défendre pour autant les États-Unis et le capitalisme.

Ils tombent à gauche, préservant l’espoir d’un horizon socialiste. Le caractère novateur de leur posture sera plus tard effacé de la mémoire collective avec le succès médiatique remporté par ceux qui se sont érigés en « nouveaux philosophes » antitotalitaires à la fin des années 1970 et qui ont ramassé à leur profit les dividendes de cette critique. 

Socialisme ou Barbarie pose donc les bases d’une sortie du marxisme théorique, comme de la réalité soviétique, afin de reformuler un projet d'avenir pour les idéaux socialistes. Une des originalités de la pensée politique de Castoriadis, qui reste d’actualité pour éclairer la société d’aujourd’hui, est de déplacer l’opposition, que Marx voyait comme le moteur de l’Histoire, entre les détenteurs des moyens de production et ceux qui ne possèdent que leur force de travail, vers une coupure qui traverse toute la société, et pas seulement le monde industriel, entre dirigeants et exécutants, entre la culture d’expertise et les citoyens.

L’analyse conduite par Castoriadis s’applique évidemment à la sphère politique, mais aussi au monde de l’entreprise dont il est tant question aujourd’hui. Il y préconise en effet une socialisation des fonctions de direction. Pour Castoriadis, ni la planification, ni la collectivisation des moyens de production, ni la nationalisation ne déplacent les lignes de démarcation entre exécutants et dirigeants. Pour aller dans le sens de la résorption du fossé qui ne cesse de se creuser entre eux, la voie à emprunter est celle de l’autonomie et de l’autogestion. Si l'on considère que la démocratie est en panne, ce qui est manifestement le cas, Castoriadis nous offre donc une ressource qui peut devenir essentielle pour penser cette crise et une possible sortie de crise.

En quoi ?

Il nous rappelle tout d’abord l'étymologie du terme démocratie : demos (peuple), kratos (pouvoir), donc le pouvoir du peuple. Selon Castoriadis, la démocratie représentative, telle qu'elle fonctionne, n’est pas autre chose que le pouvoir d’une oligarchie. En fait, le peuple se dessaisit à échéances régulières du pouvoir qui est le sien de décider des choses de la cité en déléguant tous les cinq ans cette prérogative à ses mandants. Castoriadis entend tout au contraire favoriser toutes les formes de démocratie directe.

Mais il ne prône pas pour autant un retour à la démocratie athénienne, même si la référence à la Grèce antique est souvent présente dans ses écrits. Comment faire de ce passé un germe fécond, tant les situations des démocraties modernes et anciennes sont différentes ?

Castoriadis évoque Thucydide qui écrivait : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » S'occuper des choses de la cité est exigeant et il met constamment en avant l'importance de l'éducation et de la paideia. Mais il ne prône évidemment pas un retour à l’agora grecque du Ve siècle avant J.-C. Pour lui, la Grèce antique donne à penser et réfléchir comme un germe dont on doit s'inspirer, mais pas de manière linéaire. Il rompt avec le schéma téléologique que l’on retrouve par exemple chez le père de notre « évangile national », l’historien Ernest Lavisse. Selon ce dernier, notre berceau se trouve à Athènes et, à partir de là, la modernité s’est construite en filiation directe et continue selon les lignes du progrès de l’espèce humaine. Le modèle républicain et démocratique n’aurait cessé de s’améliorer en se déployant, de se peaufiner.

Au contraire, Castoriadis s’intéresse aux brèches, aux événements, aux disruptions. Mai 68 – La Brèche est d’ailleurs le nom de l’ouvrage qu’il signe avec Claude Lefort et Edgar Morin pour désigner ce surgissement. La démocratie de Périclès constitue pour lui une brèche majeure dans l’avènement d’une société vraiment démocratique avec la réforme clisthénienne ; il en est de même avec l’essor des cités médiévales entre le Xe et le XIIIe siècles : elles rompent avec les États, les Empires et conquièrent une large autonomie de gestion.

Castoriadis considère que l’on ne peut se résoudre et se satisfaire par ce qui est institué. Il montre toute l’importance de libérer les forces et formes instituantes, tout ce qui relève de la créativité, d’un bougé, d’une dynamique et qui va dans le sens d’une auto-organisation qui rende possible d’aller vers une démocratie plus directe, vers une prise en charge des citoyens par eux-mêmes.

Il a par exemple été passionné en 1973 par l’expérience autogestionnaire des ouvriers de chez Lip. Même s’il est conscient qu’on ne peut réunir tous les citoyens comme à l’époque de l’agora athénienne, il juge que les entreprises constituent, dans nos sociétés modernes, des lieux où pourrait s’effectuer cette autonomisation des travailleurs et des citoyens.

Dans le moment contemporain où l’on met sans cesse en avant le pouvoir de l’expertise et de la compétence technique, réduisant le rôle du citoyen à une place de spectateur désengagé et insatisfait, Castoriadis me semble donc être une ressource possible pour reconstruire un avenir démocratique.

Il prône des procédures concrètes comme celle sur laquelle commencent à réfléchir certains politologues et philosophes du politique, par exemple le tirage au sort de citoyens pour assumer un certain nombre de fonctions, ou bien des pratiques référendaires et non plébiscitaires afin de redynamiser l’acte démocratique et le contrôle citoyen.

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