François Dosse: «Maintenir une radicalité critique» en redécouvrant Castoriadis

Par
Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Pour Castoriadis, il s'agit moins de sortir du capitalisme, dans une perspective marxiste, que de sortir de « l'esprit du capitalisme ». Que signifie cette nuance ?  

Pour Castoriadis, le moteur de l'Histoire ne se situe plus dans la contradiction croissante entre le développement des forces productives et le maintien des rapports sociaux de production : il est dans l'imaginaire social, dans l’imagination sociale-historique. C’est cette dimension qui permet de nous projeter dans l’avenir en dessinant la possibilité d’une action d’émancipation, d’une praxis collective. Le recours à cette notion d’imaginaire permet à Castoriadis de prendre ses distances avec le marxisme et le structuralisme pour restituer au processus d’émergence du nouveau un rôle qui a souvent été enseveli sous le poids des structures. Il souligne aussi, de cette manière, la primauté de la sphère culturelle pour comprendre les processus historiques.

Castoriadis a aussi été un psychanalyste professionnel à partir de 1973 et il y a chez lui une connexion tout à fait fondamentale entre sa réflexion sur le collectif et le social d’un côté, et la psyché de l’autre, mais pas pour les fusionner dans une sorte de monstre à deux têtes qui réunirait Marx et Freud. Il montre au contraire le caractère irréductible de l’imaginaire radical chez chaque individu, depuis le stade du pictogramme que repère la psychanalyste qui fut son épouse de 1968 à 1977, Piera Aulagnier. Castoriadis tente d’articuler cet imaginaire radical individuel avec l’imagination sociale, collective, tout en évitant l’écueil qui consisterait à considérer ces deux dimensions comme le reflet l’une de l’autre ou en relation de causalité simple, l’une déterminant l’autre.

Son grand livre, L’Institution imaginaire de la société, est publié au Seuil en 1975 et donne toute sa place à l’imaginaire social. Sa pensée, comme celle de Deleuze et Guattari, possède un côté vitaliste. Elle est fondamentalement portée par un élan que Castoriadis appelle de ses vœux et qui doit conduire l’homme, les sociétés vers toujours plus de créativité.

Qu’est-ce qui constitue le « grand sommeil », et la « montée de l'insignifiance » pointés par Castoriadis ? Et dessine-t-il des pistes pour en sortir ?

Castoriadis dénonce « une société des hobbies et des lobbies ». Il stigmatise par là la perte de contrôle des sociétés humaines et des communautés politiques sur leur destin. Cette perte n’affecte d’ailleurs pas selon lui les seuls exécutants, elle atteint aussi les catégories dirigeantes qui sont de plus en plus réduites à l'impuissance. Il fait alors ce constat : « Superficialité, incohérence, stérilité des idées et versatilité des attitudes sont donc, à l'évidence, les traits caractéristiques des sociétés occidentales. »

Castoriadis diagnostique non pas la fin de l’Histoire comme Fukuyama, mais il considère que l’on traverse un moment historique qui est celui de la phase triomphante du projet de maîtrise rationnelle sans fin du réel à l’échelle mondiale et qui conduit au refoulement de la quête d’autonomie au profit d’une privatisation des individus, qui ont perdu tout sens du collectif.

Il pointe des choses justes, avec un regard très critique, sur la « basse époque » dont il est le contemporain, et qui peut rappeler le qualificatif, à la même époque, des « années d'hiver » décrites par Guattari. Je ne le suivrai cependant pas sur ce plan, parce que cela le rapproche d’un discours traditionaliste et passéiste.

Chaque époque possède ses discours de déploration. Fenêtre sur le chaos, son essai sur la culture et la création, n’est sans doute pas ce qu’il a fait de mieux. Cette déploration est sans doute liée à la posture héroïque de son ambition philosophique qui est prométhéenne, puisqu’il s’assigne le projet de penser « tout ce qui est pensable » et s’est doté d’un projet éditorial resté inachevé qui est de rendre compte de « la création humaine ».

Pour lui, une des causes de la montée de l'insignifiance est l'atténuation des clivages idéologiques. Pourquoi fait-il ce lien ?  

Castoriadis pointe une crise de la posture critique de l'intellectuel. On le voit notamment lors de son intervention pour défendre Pierre Vidal-Naquet contre Bernard-Henri Lévy. Il trouve dramatique que les nouveaux philosophes aient pu incarner le mode d’être de la pensée française parce que, selon lui, sans pensée critique, sans clivage idéologique, sans débats d’idées, il n’existe pas de démocratie. La naissance de la démocratie dans la Grèce du Ve siècle avant J.-C. est bien concomitante de la naissance de la philosophie et de l’histoire.

L'alternative « socialisme ou barbarie », pour reprendre le nom du groupe et de la revue animés par Castoriadis, vous paraît-elle être encore une alternative contemporaine ?

Cela n’est plus du tout d'actualité par rapport aux décennies d'après guerre puisque ce qu'il y avait derrière, c'était la certitude qu’une troisième guerre mondiale était imminente. La conjoncture internationale n’est plus du tout la même. Mais ce courant reste néanmoins actuel dans la mesure où il suggère une alternative socialiste à ce qui existe, et qui n’est pas plombée par le destin funeste du communisme réel.

En cela, ce travail est essentiel pour affirmer, au moment où certains se contentent de revenir à un Marx seulement un peu dépoussiéré, qu’il y a un horizon possible de l’agir pour sortir de la crise que traversent nos sociétés oligarchiques. Pour cela, il ne suffit pas de brandir des icônes, mais il s'agit de procéder à une véritable remise à plat pour éviter de retomber dans les mêmes écueils qu’hier.

Comment expliquer que la pensée de celui que son ami Edgar Morin surnommait « Aristote en chaleur » ait longtemps été marginalisée ?

Il y a plusieurs raisons que l’on peut invoquer. Il a d’abord prêché dans un désert total. Ensuite, il a très tardivement écrit sous son vrai nom, utilisant du fait de sa nationalité grecque des pseudonymes. Il n’assume vraiment son nom propre qu’à partir de 1973, avec la publication de toute la série des 10/18, grâce à son éditeur Christian Bourgois. De son côté, Claude Lefort, qui n’a pas eu ce problème, a plus rapidement bénéficié des feux de la rampe.

Castoriadis me semble aussi avoir été handicapé par le caractère transversal et encyclopédique de son savoir, par le caractère prométhéen de son projet, par la difficulté à le situer. À cela, il faut ajouter le caractère inclassable d’un intellectuel qui est tout à la fois un philosophe du politique, un militant, un économiste professionnel à l’OCDE, un psychanalyste professionnel, un sociologue…

Par ailleurs, son œuvre n’est pas facile d’accès, si l’on veut bien se rappeler le titre qu’il utilise, Les Carrefours du labyrinthe, et il n’en a pas proposé de synthèse ou d’introduction. Rentrer dans un labyrinthe sans fil d’Ariane est toujours complexe. Il a un côté prolixe et polygraphe qui a longtemps découragé. Et la déshérence de la notion de Révolution à laquelle il est resté attaché jusqu’au bout tout en se démarquant radicalement du modèle bolchevik, a contribué à sa marginalisation.

Mais je remarque qu’aujourd’hui de plus en plus de personnes, et pas seulement en France, trouvent une ressource dans cette œuvre labyrinthique et considérable pour penser le présent et le devenir de manière innovante.

 

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale