« Le pape appelle à repenser le droit d’asile »

Par

Le 6 septembre, le pape François appelait les paroisses à accueillir une famille de rescapés. Qu'a fait depuis l'Église de France ? Quelle portée donne-t-elle au discours du pape ? Quel regard porte-t-elle sur l'action du gouvernement français ? De quel patrimoine dispose-t-elle et comment compte-t-elle le mobiliser ? Le père Lorenzo Prencipe, de la conférence des évêques de France, répond sans détours. 

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Le 6 septembre, le pape François lançait un appel à toutes les communautés catholiques d’Europe à accueillir chacune une famille de « rescapés », précisant qu’il commencerait par les deux paroisses du Vatican qui accueilleraient deux familles. Quinze jours plus tard, nous avons voulu savoir comment l’Église de France se positionnait par rapport à cet appel ; ce qu’elle avait déjà mis en place, et ce qu’elle projetait de faire.

À la conférence des évêques de France, le père Lorenzo Prencipe dirige depuis 2013 le service national de la pastorale des migrants et des personnes itinérantes. Il livre un regard très critique sur les politiques françaises et européennes. Et en appelle à des réponses réelles. 

Comment comprenez-vous l’appel lancé par le pape ? À qui s’adresse-t-il ? Aux croyants ou aux gouvernants ?
Le pape a invité les institutions chrétiennes et catholiques à accueillir des « rescapés ». C’est le terme qu’il a utilisé. Il n’a jamais utilisé le terme de « migrants », ni de « réfugiés », parce que ce ne sont pas encore des réfugiés. Un rescapé, c’est quelqu’un qui fuit. Et pour le pape, les deux raisons qui justifient cette fuite, ce sont la guerre et la faim. Il introduit donc une distorsion, remet en discussion ce que nous considérons comme le droit d’asile.

Pour les médias, ce sont des « migrants », des « clandestins », des « potentiels réfugiés » : tout un mélange de termes qu’on utilise pour décrire une même réalité humaine, à savoir des personnes qui fuient des situations inhumaines. En raison de bombes, de situations de famine, de sécheresse ou de sous-développement.

C’est un discours nouveau ?
Appliqué à une situation comme la nôtre, c’est nouveau. Nous sommes dans un phénomène de fuite de masse, des gens qui partent pour les mêmes raisons. Or notre droit d’asile en Europe est individuel, au cas par cas, dossier par dossier. C’est à la personne d’apporter la preuve qu’elle est en risque dans son pays à cause de ses origines, de ses croyances, de son appartenance politique, de ce que prévoit la Convention de Genève. Cette fois, les personnes qui fuient massivement l’Afrique fuient Boko Haram au Nigeria mais aussi l’Éthiopie, l’Érythrée, le Soudan, ou le Mali. Des zones où il est parfois difficile de démêler la guerre, ses effets, et le sous-développement.

Dans ce contexte, le pape invite à réformer le droit d’asile. Pensons aux réfugiés climatiques : qui va leur donner un statut et lequel ? Cela ne concerne pas quelques milliers de personnes mais des millions. Or ils n’ont pas de statut, ils ne sont pas reconnus par Genève.

Genève date. C’est l’après-Deuxième Guerre mondiale, avec des pays considérés comme sûrs, et d’autres pas. Cela ne répond plus à la situation actuelle. Mais c’est à repenser dans le cadre de solutions stables, pas de solutions d’urgence. Malheureusement, parmi tous ceux qui veulent réformer la convention de Genève, certains craignent que si l'on ouvre le débat, les conditions ne soient revues à la baisse, que les protections ne soient moindres.

Le gouvernement français fait une différence entre les réfugiés et les migrants économiques. Le pape est donc en désaccord ?
Tous les pays font cette distinction. Quand on parle de migrants économiques, on parle de l’après-Deuxième Guerre mondiale. La main-d’œuvre était recherchée pour le bâtiment, les champs, la restauration, partout. Pour un Soudanais en pleine famine et sans possibilités de survie chez lui, cette voie d’immigration n’existe plus. On ne peut donc plus parler de migrants économiques. Ils ont été effacés. Évoquer ce terme, maintenant, c’est une manière de reconnaître un échec des politiques.

Depuis les années 1970, on n’a fait que créer de la clandestinité, de l’illégalité. Des réponses qui plongent les personnes dans des conditions encore plus inhumaines, sans droits, sans protection, sans recours. Rester dans une zone d’ombre de la société française n’est pas une solution. Vous me direz : il y a les renvois, les expulsions. Très peu en réalité, au regard du nombre de clandestins. Sans compter le coût de cette panoplie. Pour une personne, trois policiers, trois billets d’avion aller-retour, etc. En période électorale, les gouvernements sont disposés à dépenser cet argent pour donner une impression d’efficacité à leur électorat. Sinon, ils préfèrent dépenser l’argent ailleurs. Car ce n’est pas une solution : ce que les personnes subissent dans leur pays sera toujours bien pire que tous les contrôles qu'on mettra en place ici. Elles vont donc continuer à venir. À nous de choisir comment on va gérer. Car jusque-là, c’est une gestion inefficace.

Mais dans ce cas, il n’y a plus de limites ? N’importe qui vient et est accueilli à bras ouverts ?
Non, car si l'on gère le phénomène, on ouvre la possibilité à ces personnes de venir dans des conditions définies, de ne pas se mettre dans les mains de passeurs, on met en place des procédures administratives qui prennent en compte cette réalité. On crée un cadre légal d’arrivée, et en même temps, on œuvre dans les pays de départ. Ce que tout le monde dit mais que personne ne fait. Cette coopération au développement est pourtant indispensable. Il faut faire tout ce qu’on peut pour amener les gens à rester chez eux, car on ne doit pas oublier que les gens veulent rester chez eux. Ou a minima, rester dans leur région d’origine.

On entend toujours la même chose : « Ça va créer un appel d’air », « Comment va-t-on les accueillir ? », « Tous viendront ici »… Mais franchement, « tous », ça veut dire quoi ? Si « tous » arrivent, on se posera la question. Mais on sait bien que ce ne sera qu’une partie. En attendant, on échafaude des hypothèses, des scénarios catastrophiques, et on ne fait strictement rien. On parle pourtant d’une réalité minimale par rapport à ce qui se passe. Depuis le début de l’année, plus d’un demi-million de personnes sont arrivées en Europe, et nous voulons en relocaliser 120 000. Même pas la moitié.

Le seul discours des politiques, c’est pourtant : « On ne peut pas tous les accueillir, on ne peut pas, on ne peut pas. » Et à la place des supposés « appels d’air », on a des appels à ne rien faire.

Enfin, pas rien. Certains construisent des murs de barbelés. Quand les gendarmes à Vintimille tiennent les gens sur les rochers pendant des mois et des mois, c’est comme construire un mur de barbelés. C’est moins choquant du point de vue de l’image, mais c’est la même réalité.

Les murs, on a déjà expérimenté comme politique. Ça ne mène nulle part. Alors le pape ne s’adresse pas qu’aux paroisses. Elles ne vont pas partir à la chasse au réfugié qu’elles pourraient accueillir : il n’y a pas de marché où aller chercher les réfugiés. Si l'on parle de générosité individuelle, on ne va pas se comprendre. Chacun va mettre ses critères. Untel voudra le réfugié de moins de 40 ans, un autre une famille avec seulement deux enfants, un troisième un pas trop noir…

Non, ce qu’il faut, ce sont des équipes. Un toit doit toujours aller avec un accompagnement pour les questions administratives, de scolarisation, santé, droit. Il faut créer ces équipes dans les lieux de vie chrétiens, se mettre à la disposition de ces frères et sœurs qui demandent l’accueil. Beaucoup essaient actuellement d'en constituer dans leurs diocèses et dans leurs paroisses. Mais si vous me demandez combien j’en ai accueilli, je vous dirai personne.

Tout d’abord parce qu’ils ne sont pas encore arrivés. On parle de 24 000 rescapés sur deux ans, mais l’Union européenne ne s’est pas encore mis d’accord sur la distribution, et nous, on doit se placer en complémentarité du dispositif national.

Comment ?
Il y a un interlocuteur national auquel les paroisses, les associations chrétiennes, vont dire : nous aussi, on peut aider. Mais pour combien de temps ? Qui va s’en occuper ? Tellement de questions restent en suspens.

Des rescapés, par exemple, sont déjà là. À Calais, il y en a encore 3 000. Et il semble qu’il n’y ait pas de place dans ce dispositif pour eux. Mais quelle est la différence entre ceux de Calais et ceux qui vont arriver ? C’est seulement une question de timing ? Ils sont arrivés au mauvais moment ? C’est cela, les questions qu’il faudra bien se poser. Et il faudra bien réouvrir une négociation avec le Royaume-Uni. On ne peut pas attendre que les gens soient fatigués de rester à Calais. Tout cela n’est pas pris en compte dans le dispositif qui est actuellement mis en place.

L’archevêque d’Avignon, comme les évêques de Gap et d’Embrun, dit « j’ai honte de mon pays ». Vous aussi ?
On doit mettre en évidence les contradictions dans les actions de nos politiques. C’est bien de dire « la France va accueillir 24 000 réfugiés », mais il y a toute une série de situations différentes. Pour le campement d’Austerlitz, on a trouvé des solutions dans des centres d’accueil. Mais dans un mois, que vont-ils devenir ? Ils vont retourner dans la rue. Comme sont repartis à la rue ceux qui avaient été expulsés de divers campement. Ce n’est pas une solution.

Mais vous aussi, vous diriez que vous avez honte ?
Oui, mais pour moi, la honte, c’est de l’ordre de l’émotion. On peut le dire. Mais ça ne change rien. Même l’émotion autour de la photo du petit Aylan, c’est fort, tout le monde pleure, mais après ? D’autres enfants succombent dans les semaines qui suivent. L’émotion ne donne pas de solutions. Or des solutions existent. La suspension de l'accord de Dublin, une vraie relocalisation des réfugiés, les quotas. En France, on ne veut même pas parler de quotas car ça fait mauvaise impression ! On dit « un système de répartition permanent et obligatoire ». Il faudra pourtant bien les accepter, ces quotas. 

Et que faisons-nous pour la Turquie, le Liban, et la Jordanie ? Des millions de Syriens s’y sont réfugiés. Et nous ? On regarde. De loin. Au lieu de les aider sur place.

Que fait concrètement l’Église pour les rescapés qui sont déjà là ?
Le meilleur exemple est celui des jésuites qui ont créé l’opération Welcome. Toute une série de familles bénévoles donnent leurs disponibilités à des demandeurs d’asile. Ils sont accueillis, mais dans un cadre bien défini, strict. Une famille sait d’avance que la personne restera chez elle cinq semaines maximum, et qu’ensuite, elle devra trouver une autre solution.

Dans l’Est, à Mulhouse, un ancien séminaire d’une congrégation religieuse était vide. Grâce à la pastorale des migrants de Mulhouse, Caritas, la Ligue des droits de l’homme, des associations confessionnelles et non confessionnelles, les locaux ont été retapés, mis en conformité, des logements créés et des familles accueillies. Quand la congrégation a voulu récupérer les lieux, le réseau a aidé à trouver des logements individuels. Des familles se sont portées garantes auprès des propriétaires, elles se sont même cotisés, 2 euros ou 5 euros par mois, pour accompagner les demandeurs dans le paiement de leur loyer jusqu’au moment où ces personnes recevraient leur statut de réfugié. De façon à ce qu’elles puissent avoir un cadre stable de vie.

Et en cas de refus du statut de réfugiés, comment réagit ce réseau ?
Ils continuent à aider. Même quand les gens sont sous le coup d’une expulsion.

Vous n’avez pas peur qu’on vous reproche une forme de complicité ?
C'est déjà arrivé. Un procès a été fait au prêtre de Saint-Étienne, à d’autres curés aussi. C’est l’application peu intelligente de la loi. On sait qu’on peut subir ça.

Vous l’assumez ?
On ne peut rien faire d’autre. Je ne crois pas aux personnes qui interprètent l’Évangile en disant : « Nous voulons défendre notre foi chrétienne et donc il faut accueillir seulement les chrétiens. » C’est le contraire de l’Évangile. L’homme est plus important que la loi. L’être humain vient avant toute appartenance. Mais il y a toujours eu des gens pour penser qu’il fallait se défendre contre la supposée prise de pouvoir de minorités…

La crise actuelle aurait déclenché une prise de conscience. Est-ce le cas au sein de l’Église catholique ?
Ça a changé quelques déclarations. Sur les 90 épiscopats de France, une soixantaine ont fait des communiqués explicites pour dire qu’ils relayaient l’appel du pape. Ce sont des positions qu’ils ne prenaient pas avant.

Ce que vous regrettiez ?
C’est un début.

Et ceux qui ne l’ont pas fait ?
Certains sont contre. Peut-être une dizaine ou une quinzaine. Ce n’est pas leur préoccupation. Bien sûr, personne ne dit : « je suis raciste » ou « je suis contre l’accueil ». Officiellement, on ne compte que des antiracistes…

D’autres ont peut-être eu des initiatives sans qu’on le sache. Il y a peut-être des villes où les choses se font discrètement, quand les pouvoirs publics ont pris localement des positions contraires.

Ce climat de repli vous inquiète ?
Pas plus qu’il y a quelques années. La situation est toujours une situation de crise, de repli. Mais peur, non. De toute façon, personne ne peut changer le cours d’une société multiculturelle.

Les politiques ont le pouvoir de changer la réalité, quand même.
Certaines réalités, mais pas les grandes tendances du monde. On ne peut pas changer la mondialisation. On peut la critiquer. Mais l’interrelation entre les pays, qui va la changer ? C’est pareil pour la mobilité. Et identique au niveau individuel. Les familles ne sont plus les mêmes qu’il y a 25 ans. Ça ne me plaît pas, mais on ne changera pas ça. Il faut se rendre compte de certaines réalités, qu’on le veuille ou non.

Ce qu’il faudrait, c’est se mettre dans la perspective d’une gestion ordinaire, d’une gestion sereine. Pourquoi doit-on toujours être sous pression ? Et si l'on abordait de façon normale les choses, l’une après l’autre ?

N’est-ce pas le signe que le discours d’ouverture de l’Église a perdu du terrain ?
Non. Avec ce pape, l’attention à notre égard a été relancée. On a gagné de la considération. Le témoignage des chrétiens et de leurs autorités a manqué dans certains moments historiques. Ils ont reculé. Ils ont regardé. Ils ont fait confiance. Ils ont assumé le discours ambiant disant qu’on devait avoir peur, se défendre. Après, avec les attentats de 2001, tout un climat s’est installé. L’arrivée de ce pape a fait bouger les choses.

Concrètement, en termes d’accueil, nul ne connaît le patrimoine exact de l’Église ? Pouvez-vous nous dire vos capacités ? Que pouvez-vous mettre à la disposition des migrants ? 
Je n’en sais rien. Pour Paris, il y a une association diocésaine. Elle gère les églises construites après 1905, probablement des écoles, des bâtiments construits pour location. La question, c’est de savoir, de connaître l’état de la situation. Dans une paroisse donnée, est-ce qu’il y a un bâtiment, un appartement, un lieu de rassemblement, des salles de catéchisme liées à l’église ? Ce type de recensement de la réalité, c’est une des choses qui doivent sortir de cet appel du pape. À ma connaissance, ce recensement n’existe pas.

Pourquoi ?
Aucune idée.

Et personne à la Conférence ne sait répondre à ça ?
Non, mais il y a aussi les écoles, peut-être des hôpitaux qui pourraient être propriétés de l’Église. Ce sont les associations diocésaines qui gèrent cela. Nous avons donc l’occasion de recenser cette disponibilité concrète. Un catalogue, ça se construit.

Qui peut impulser cela ?
Pour ma part, je voudrais faire pression sur le secrétariat général de l’épiscopat pour qu’on en fasse la demande explicitement à tous les évêques de France. Je prépare un questionnaire. Nous pourrions communiquer cet état des lieux lors de la journée mondiale du migrant et du réfugié en janvier.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale