Les JO du livre (2/8): Plongez, en vrai, dans un roman

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Dans l'Antiquité, on disait d'un homme peu instruit il ne sait ni lire ni nager. La natation n'est pas qu'une discipline sportive, elle est une traversée, une leçon, une expérience cosmique, un ailleurs. Pour le deuxième volet de notre série, revue de lignes d'eau et de romans au goût de sel et chlore, en une dizaine de titres qui croisent les techniques : nage indienne dans les cours d'eau français, planche à Tokyo, nage libre, 800 mètres aux JO. Où l'on croise Philippe, l’ancien entraîneur de Laure Manaudou.

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« L’eau de la piscine était immobile dans la nuit, parcourue de lueurs fugaces et de reflets mouvants. Figée dans la pénombre, elle avait une apparence de plomb fondu, de mercure ou de lave, et semblait reposer là de toute éternité, à deux cents mètres au-dessus du niveau de la mer, traversée parfois d’infimes ondoiements spontanés, comme une peau qui frissonne ». Une piscine au vingt-septième étage d’un hôtel est le lieu d’un « vertige métaphysique » pour le narrateur de Faire l’amour (2002). Sous lui, Tokyo à perte de vue : « J’avais le sentiment de nager au cœur même de l’univers, parmi des galaxies presque palpables. Nu dans la nuit de l’univers, je tendais doucement les bras devant moi et glissais sans un bruit au fil de l’onde, sans un remous, comme dans un cours d’eau céleste, au cœur même de cette Voie lactée qu’en Asie on appelle la Rivière du Ciel », « je nageais comme en apesanteur dans le ciel ». L’onde, l’eau, la nage permettent de faire « corps avec l’infini des pensées », d’être « le mouvement de la pensée », « le cours du temps ».

Lost in Translation (Sofia Coppola) Lost in Translation (Sofia Coppola)
Cette scène, sans doute l’une des plus fortes jamais écrites par Jean-Philippe Toussaint, Sofia Coppola la filme dans Lost in translation (2003). Convergence fortuite de deux univers, deux regards, deux fantasmes de l’eau, venant dire, dans ce croisement-même une vérité de la nage : le suspens entre les lignes, les mots liquides, une expérience sensuelle, quasi métaphysique. Celle de Juliette Binoche dans Trois couleurs : bleu de Krzysztof Kieślowski. Celle que narre Annie Leclerc dans un très beau livre malheureusement épuisé, Eloge de la nage (Actes Sud, 2002), mouvement d’expansion, d’immersion. Nager est pour la philosophe un verbe ontologique, l’interrogation de notre existence, de notre manière d’être, de notre volonté paradoxale d’échapper à notre condition terrestre.

Le Nageur (Burt Lancaster) Le Nageur (Burt Lancaster)
Publié dans la collection « Un endroit où aller », ce livre d’Annie Leclerc nous conduit à une nouvelle de John Cheever (1964), au personnage de Neddy Merrill, Le nageur. Ce dernier est assis au bord de la piscine des Westerhazy, l’après-midi à Bullet Park « dégageait une impression de jeunesse, de sport et de beau temps ». Lui vient cette pensée saugrenue, « rentrer chez lui à la nage ». Une évasion et un retour, réinvention de l’espace, « il lui semblait voir — avec l’œil d’un cartographe — l’enfilade de piscines, le cours d’eau presque souterrain qui s’arquait au travers du comté ». Nager commence par un geste d’écriture, « une contribution à la géographie moderne ; il allait baptiser le cours d’eau Lucinda, en l’honneur de sa femme ». Il plonge et nage : « être ainsi tout entier embrassé et soutenu par l’eau verte était moins un plaisir, semblait-il, que le rétablissement d’une condition naturelle ». La rivière Lucinda passe chez les Graham, les Hammer, les Lear, une quinzaine de piscines privées (et celle, municipale, de Lancaster). Cette « chaîne liquide » est d’abord synonyme de liberté et de plaisir. Elle est aussi l’occasion de croiser voisins grincheux et obstacles inattendus, rappels incongrus d’une situation sociale et familiale que Ned voudrait oublier. Cette traversée du comté à la nage condense une vie en short cuts, de l’exaltation à la déroute.

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Le titre original de cet article (Romans aquatiques, le goût du chlore) était une référence au premier — et magnifique album — de Bastien Vivès, Le Goût du chlore (Casterman) dont sont extraites quelques planches illustrant cet article.

La natation est un sport olympique depuis 1896 pour les hommes et 1912 pour les femmes.