La planète, la modernité et nous (1/4). Comment penser la révolution climatique

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L’impact de nos activités industrielles et de nos modes de vie sur la nature est tel que nous basculons dans une nouvelle ère géologique : l’anthropocène. C’est ce qu’affirment des scientifiques, des philosophes et des historiens. Mais cette théorie dilue les responsabilités des pays riches et des classes favorisées. Premier volet d'une série sur “la planète, la modernité et nous”.

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Affiche du film de Roland Emmerich, 2012 (DR). Affiche du film de Roland Emmerich, 2012 (DR).
Prendre figure humaine. Dans les mythologies, l’expression désigne un phénomène rassurant, la mise à notre niveau de créatures qui nous dépassent. Mais à l’heure des dérèglements climatiques, cet optimisme n’est plus de bon aloi. Quand l’homme déteint sur la Terre, c’est pour le pire de la biosphère.

Depuis une quinzaine d’années, un concept se diffuse parmi les savants qui étudient l’évolution des écosystèmes : l’anthropocène. Ce néologisme forgé par le prix Nobel de chimie Paul Crutzen désigne le début d’une nouvelle ère géologique, résultant des ravages que les civilisations humaines ont causés à la planète.

Émissions de CO2 dans l’atmosphère, effondrement de la biodiversité, perturbation des cycles de l’azote et du phosphate : l’impact de nos activités industrielles et de nos modes de vie est tel qu’il perturbe le fonctionnement de la nature. L’anthropocène prend la suite de l’holocène, l’ère géologique remarquablement stable qui caractérisait notre planète depuis 10 000 ans.

Notre empreinte écologique devient abyssale : les pâturages, les cultures et les villes couvrent près du tiers de la surface terrestre, contre 5 % en 1750. Plus de 80 % de la surface émergée non glacée de la planète est sous influence humaine directe. 90 % de la photosynthèse se produit dans des ensembles écologiques aménagés par les humains. Cette exploitation maximaliste de l’écosystème engendre des bouleversements naturels en rafale : hausse de la température du globe, « sixième extinction » des espèces – au rythme actuel, 20 % des espèces de la planète pourraient avoir disparu en 2030 –, appauvrissement de la couche d’ozone, perte de forêts tropicales, acidification des océans.

Les bouleversements que nous provoquons sont d’ordre tellurique. Claude Lorius est l’un des premiers à avoir popularisé la notion en France dans son livre (co-écrit avec le journaliste Laurent Carpentier), Voyage dans l’anthropocène, cette nouvelle ère dont nous sommes les héros : « Nous avons déséquilibré le monde d’une façon telle que nous sommes aujourd’hui en droit de penser que le processus est pratiquement irréversible, relatent-ils. Aussi courte soit-elle – parce que rapide et brutale – l’ère anthropocène, cette nouvelle période de la vie sur Terre, marque une rupture sans précédent. Elle est à la fois l’âge d’or – celui des grandes découvertes, du progrès scientifique, de la démocratie, de l’allongement de la vie – et l’ère de l’aveuglement. »

Jusqu’ici plutôt discutée dans l’espace anglo-saxon, la notion d’anthropocène est au cœur d’un projet éditorial français lancé cet automne à l’initiative de l’historien des sciences Christophe Bonneuil : à la clé, une collection dédiée à ce sujet aux Éditions du Seuil, un colloque universitaire les 14 et 15 novembre, un livre co-écrit avec l’historien Jean-Baptiste Fressoz, L’Événement anthropocène.

« La notion d’anthropocène pointe un phénomène géologique de perturbation des équilibres du système Terre, explique Fressoz. Il n’embrasse pas tous les bouleversements de l’écosystème. Il a à voir avec la révolution industrielle et l’histoire des techniques, tout en étant très lié aux enjeux géopolitiques. »

C’est bien cette dimension terrienne, volcanique, qui fascine et sidère. Comme dans un récit de science-fiction, l’humain peut devenir aussi puissant qu’une force naturelle. Un super héros en négatif, capable de commander aux éléments, de bousiller les mers de ses ancêtres et l’air des générations futures. Un pouvoir terrible, effrayant. Dites « anthropocène », et voyez défiler devant vos yeux des scènes d’apocalypse, des pays submergés, des sociétés asséchées par la soif, des forêts ravagées par la chaleur. Avant toute autre caractéristique, la notion d’anthropocène possède une force émotionnelle sans mesure avec les notions bureaucratiques de « développement durable », « économie verte », « économie circulaire » ou « transition énergétique ». Elle marque un point de non-retour. C’est une alerte, un cri primal.

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Les exemples de manifestation de l’anthropocène cités au début de l’article sont tirés du livre de Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz. Leurs citations, à part celles tirées de l'ouvrage, proviennent d’un débat organisé à la Maison des métallos le 21 octobre dernier. Le lendemain, j’ai animé une table ronde autour du climat et de l'anthropocène à laquelle participaient Valérie Masson-Delmotte et Clive Hamilton, cités dans l'article.