«L'Invention de Paris» mise en beauté

« Il n’y a pas de pas perdus », dit le sous-titre. Et rien n’est perdu dans ce très beau livre qui est d’abord la réédition illustrée du très bon livre d'Eric Hazan.

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S’il fallait choisir une image, dans L’Invention de Paris d’Éric Hazan, ce pourrait être celle-ci : « Travaux devant l’Opéra en construction », cliché anonyme. L’essentiel du bâtiment semble achevé, en fond, des tonnes de pierres et pavés attendent près des carrioles à chevaux, une brouette est renversée, le Paris haussmannien en cours d’édification. Les ombres sont courtes, les ouvriers, au fond, en chemise ; on devine une chaude journée. Et, au milieu, une silhouette en ombre, transparente. Superposée. Sans doute un temps de pose trop court pour Cliché anonyme, l’homme qui ce jour-là, mains dans les poches, contemplait à la fois le Paris muséifié que nous connaissons, le désordre du changement, en ayant le souvenir de ce qui fut.

C’est un peu l’histoire du livre : Paris en mutation permanente, un mouvement, où toujours réapparaissent ceux qui ont peuplé la ville, l’incessante construction des frontières, des quartiers, la dévoration progressive des zones encore villageoises, rapide sur le nord-est industrieux, lente sur une rive gauche bercée de couvents et abbayes, mais finalement s’arrondissant, plutôt cohérent.

L’Invention de Paris n’est pas une nouveauté : certains l’auront lu en 2002 lors de sa première publication par Denis Roche dans Fiction et Cie, d’autres bien plus nombreux l’auront trimballé et prêté en Points Seuil. L’édition d’aujourd’hui, 446 pages, bon poids, est superbement illustrée : se souvenir alors qu’Éric Hazan, entre autres vies, fut éditeur de livres d’art, et se souvenir aussi que s’il arpente Paris, ce n’est pas en n’importe quelle compagnie.

Du beau, de l’utile, de l’émouvant, pas de joli. Bonheur, outre Eugène Atget ou Nadar, de voir qu'il a choisi Brassaï ou le merveilleux René Jacques, sans compter de nombreux et surprenants anonymes, et côté peinture Manet, Degas (ou Vuillard, Caillebotte à l’occasion). La version publiée ces jours-ci est celle du rêve assis (ne comptez pas feuilleter l’énorme livre debout sur un trottoir), elle est restitution d’une sensualité urbaine si souvent oubliée, tant il faut toujours aller quelque part.

Sans doute à la demande générale de lecteurs recherchant désespérément un passage (le récit de Paris épousant la fantaisie de l’auteur comme la ligne 2 du métro épouse un temps l’ancienne ligne des octrois), l’édition 2012 est gratifiée d’un index, même s'il ne peut vraiment servir que celui qui a lu, intégralement… Autre aménagement, les nombreuses notes, extraits et citations qui figuraient classiquement tassés en bas de page sont désormais en vis-à-vis du texte, et c’est justice. Walter Benjamin, qui a rang d’inspirateur, Balzac, Sue, Baudelaire ou encore l’extraordinaire Sébastien Mercier, écrivain oublié mais auteur d’une formidable somme sur la vie à Paris, sont des compagnons de lecture.

Le goût de l'ancien, c'est tout nouveau

C’est un livre qui passionnera ces Parisiens haïssant le Paris terriblement intra-muros (même s’ils y vivent, même si Paris fut toujours intra-muros, finalement ; et que toujours les murs reculèrent), qui cauchemardent rue des Francs-Bourgeois en fin de semaine, ou à Mouffetard lifté, ou à Saint-Germain sur Armani, ou même maintenant dans les derniers coins « bariolés » du nord de Paris (mot que partagent Éric Hazan et Jean-Christophe Bailly, tous deux flâneurs savants et attentifs, dotés de cette capacité d'empathie qui change tout) où, écrit-il, une ou deux rues « se perdent chaque année », gentrifiées comme on dit vitrifiées. Mais ce n’est pas au figé que s’intéresse Hazan, au contraire : le mouvement est son sujet, du Moyen Âge au périph'.

De page en page, se reconstruit un imaginaire de Paris : la rue Richer ou la rue des Petites Écuries sont construites sur l’ancien bras mort de la Seine qui, après La Boétie, retrouvait le fleuve à l’Alma. Une autre ville… Et si depuis toujours ce fragment de grand boulevard, près de Bonne Nouvelle, vous charme inexplicablement, vous saurez qu’André Breton s’en était épris. Des impressions fugitives de promeneur trouvent, de page en page, des confirmations : quelque chose parfois, quelques marches, un entêtement du passé, est perceptible en plein quartier assoupi. Et il faut savoir lever les yeux, ou au contraire les baisser. Même la bête avenue Montaigne a plus d’allure en avenue des Veuves, son ancien nom.

C’est aussi un livre pour tous ceux qui un instant se sont interrogés, en lisant Balzac, Zola, Sue et tant d’autres : un nom propre, un quartier du Carrousel totalement disparu, un lieu de plaisir détruit depuis longtemps, voire une inquiétante forêt où s’enfoncent les personnages des Mystères de Paris, et qui est, en fait, une avenue de l’Observatoire encore agreste. On ne saurait trop conseiller une lecture lente, erratique...

« La ville n’est homogène qu’en apparence. Son nom même prend un accent différent selon les endroits où l’on se trouve. Nulle part – si ce n’est dans les rêves –, il n’est possible d’avoir une expérience du phénomène de la limite aussi originaire que dans les villes » (Walter Benjamin, Le Livre des passages).

C’est d’abord en cherchant ses limites, à la fois géographiques, historiques (la « psychogéographie des limites », selon Hazan) que L'Invention de Paris s’élabore et se construit. Enceinte, remplissage, agrandissement. Les plus riches migrent avec enthousiasme vers les nouveaux quartiers (le goût de l’ancien, note Éric Hazan, remonte à moins d’un siècle), toujours à la recherche de plus d’espace, et du bon air, plus tard de l’entre-soi. Ainsi le Marais fut-il plaqué, abandonné aux « demi-fortunes », puis occupé par le petit peuple – cours industrieuses et décaties –  avant retour d’amour et surtout de spéculation immobilière, dans les années 1960. On détruit d’ailleurs avec entrain, au fil des siècles, emportant parfois des merveilles construites à peine cinquante ans plus tôt qui sont sur le chemin.

Le préfet de la Seine, Haussmann, va transformer la physionomie de la ville. Obsédé de la ligne droite, assainissant, certes, comme on éradique, bousculant-expropriant-détruisant-reconstruisant 60 % de la ville, et se réjouissant d’ainsi anéantir et quadriller ces fichus quartiers populaires d’où sortaient avec régularité révoltes et révolutions. Il fut interrompu dans son élan… à la veille de la Commune.

La force de rupture de Paris

« Contrairement à une idée répandue, la véritable éradication du Moyen Âge à Paris n’a pas été menée à son terme par Haussmann et Napoléon III mais par Malraux et Pompidou, et l’œuvre emblématique de cette disparition définitive n’est pas le Cygne de Baudelaire mais plutôt Les Choses de Perec. » De Haussmann, tout a été dit, même si le rappel de certains lieux disparus, du détail de la destruction, est utile. Mais de la fièvre moderniste (et affairiste) de la période gaulliste ? Hazan, pour le coup, s'inscrirait bien dans la tradition des démolitions, et il faut dire que l’évocation des grandes œuvres de l’époque est déprimante. Outre le monumental ratage des Halles, la tour Montparnasse ou la fac de Jussieu, le palais des congrès de la Porte Maillot, pour n’en citer que quelques-unes. « Dans les années 1960-1970, l’architecture française était au plus bas (...) Et dans un néfaste effet de ciseau, la corruption, la collusion au sein des sociétés d’économie mixte entre les promoteurs et les truands du gaullisme parisien étaient au plus haut. »

Mais l’amour des lumières, des passages, de l’harmonie des places oubliées (heureusement négligées par les nouveaux aménageurs d’espace), ne serait qu’amour de pierre ou appel à une nostalgie convenue si la passion de Hazan pour le peuple n’irriguait tout le livre. Et comme cela ne suffisait pas, une troisième partie, intitulée le Paris rouge. On croit connaître, savoir, on découvre toujours, le souvenir se concrétise sur un angle de rue, qu’il s’agisse de 1848, de la Commune, de la Résistance. Les limites, les quartiers dessinent aussi une carte politique, « les Champs-Élysées sont l’axe majeur du Paris de la collaboration », Belleville est rouge, tout comme en 1848, 1870. Ce n’est pas, dans le livre, simple évocation, mais rendez-vous avec le futur. Éric Hazan a depuis écrit Paris sous tension (lire ici l’entretien alors publié par Jean Robert Velveth). L’Invention de Paris s’achève par ces lignes : « Ceux qui pensent qu’à Paris la partie est finie, ceux qui affirment n’avoir jamais vu d’explosion dans un musée, ceux qui chaque jour travaillent à ravaler la vieille façade républicaine devraient réfléchir aux variations de cette grandeur qui n’a cessé, au fil des siècles, de surprendre tous leurs prédécesseurs : la force de rupture de Paris. »

Paris en mouvement, « organisme de grande ville en perpétuelle croissance », fera une nouvelle fois sauter les limites qui la contiennent : « L’ensemble Maréchaux-périphérique. C’est probablement la plus difficile à dépasser de toutes les enceintes du passé, pour des raisons qui tiennent à la fois à la géographie et à la sociologie. »

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L'Invention de Paris, Éric Hazan, éditions du Seuil, 447 pages, 45 €.

Dominique Conil

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