François Bégaudeau dynamite l’entre-soi littéraire

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Au moment où il triomphe à l'affiche d'Entre les murs, le film Palme d'or adapté de son roman, François Bégaudeau publie un Antimanuel de littérature, l'occasion de la descendre de son piédestal pour mieux la partager. Entretien et bonnes feuilles.

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François Bégaudeau est un jeune homme aussi doué que pressé – ou l'inverse. Au moment où l'adaptation palmée d'Entre les murs envahit les écrans, lui au premier plan, il rebondit sur les tables des libraires avec un Antimanuel de littérature, un livre de professeur décalé comme il n'aime pas seulement le jouer. Ce nouvel ouvrage de commande prend sa place dans une belle série de faux manuels (d'économie par Bernard Maris, de droit par Emmanuel Pierrat, d'éducation sexuelle par Marcella Iacub et Patrice Maniglier, de philosophie par Michel Onfray...) dont le seul vrai défaut est d'être franchement moches. Enlaidi par d'inutiles dessins, et en dépit d'une icono pourtant choisie, celui de Bégaudeau n'échappe malheureusement pas à la règle. Pas grave. Reste le texte – et que du bon : du pur Bégaudeau avec des vrais morceaux de grands écrivains dedans, de Gombrowicz à Rimbaud en passant par Molière et Didier Wampas... Oui, Didier, le technicien RATP qui fait aussi chanteur dans le groupe yéyépunk les Wampas, auteur du fameux « Chirac en prison ». Un panthéon tout personnel donc du toujours très démocrate Bégaudeau qui s'emploie ici à dynamiter dans la joie et la bonne humeur une pseudo-République des lettres toute confite de bigoterie et faisant missel de la première Pléiade venue.
Exercice ô combien salutaire en ces temps de rentrée littéraire où communient tous les dévots des mots, la démarche certes légère de Begaudeau s'inscrit dans le droit de fil des très sérieuses Questions générales de littérature de Fraisse et Mouralis ou du très balèze Connaissance de l'écrivain de Jacques Bouveresse.
Cet antimanuel peut aussi se lire comme la théorisation ad hoc d'une pratique littéraire personnelle dont Bégaudeau avait magistralement donné le coup d'envoi en 2003 avec Jouer juste (qui est, entre autres nombreuses choses, le meilleur livre écrit à ce jour sur le foot, et a fortiori sur le FC Nantes), qu'il avait prolongée du bout du clavier Dans la diagonale (un roman déjanté par lequel il montrait, après Olivier Cadiot, que la littérature est aussi un sport de glisse), consolidée avec Mick Jagger, un démocrate (essai transformé de littérature bio), vivifiée avec Entre les murs (dialogues à l'école que ce livre bien avant le film), testée avec Fin de l'histoire (prise de langue live d'une forme déjouée de l'actualité : la conférence de presse de Florence Aubenas)...