«Mon père, ce tortionnaire»: enquête sur une imposture éditoriale

Par

Le témoignage de Bernard de Souzy, Mon père, ce tortionnaire (Éd. Jacob-Duvernet), que Mediapart avait présenté le 12 septembre, s'avère une falsification produite par un mystificateur achevé, selon les témoignages à charge qui s'accumulent. Contre-enquête et retour sur une embardée journalistique...

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Trop laid pour être vrai. Le 12 septembre, dans les colonnes de Mediapart, je rendais compte d'un témoignage ahurissant : Mon père, ce tortionnaire (Éd. Jacob-Duvernet). L'auteur de l'ouvrage, Bernard de Souzy, relatait les exactions d'un monstre intégral : l'auteur de ses jours, Jean de Souzy (1918-2007), officier de l'armée française martyrisant ses enfants tout en suppliciant les indigènes pendant les guerres coloniales. Mon article était titré “Voyage au bout de la torture”. J'y évoquais, par deux fois, mes doutes initiaux concernant ce récit.

J'avais cependant reçu des assurances de l'éditeur : les carnets exhumés par Bernard de Souzy de ce père persécuteur avaient été expertisés ; quelques pages avaient même été distraites d'un coffre pour m'être mises sous le nez. Si bien que j'avais levé l'hypothèque d'une possible forgerie. Or voici que le soupçon revient avec force, en une histoire où se mêlent névroses, mensonges et dénaturations. La voici.

Le 18 septembre, je reçois ce courriel : « Monsieur, permettez moi de me présenter. Je suis Pierre de Souzy, le frère cadet de Bernard de Souzy. J'ai lu le livre épouvantable de mon frère ainsi que vos commentaires. Je crains que, comme son éditeur et bien d'autres, vous vous soyez laissé berner par ce psychopathe. » Diable ! un diagnostic sauvage et sans appel : psychopathe. Le journaliste doit-il enfiler sa blouse blanche et interpréter Knock ou le triomphe de la médecine ?

La suite des propos fraternels ne saurait être balayée d'un revers de souris (fonction “supprimer le message sélectionné”) : « Tout ce qu'il écrit n'est qu'un immonde tissu de mensonges, tant sur notre jeunesse que sur les abominations relatives à la guerre d'Algérie (...) Je détiens l'intégralité de l'exemplaire original des mémoires de mon père : les écrits qui lui sont attribués par mon frère ne sont que des faux. Votre métier de journaliste vous obligeant à rechercher la vérité, j'ai la certitude que vous accepterez de me rencontrer très prochainement, soit à ma galerie, soit chez mon avocat, maître Blum. »

Le mot “galerie” fait tilt. Avant d'écrire l'article, j'avais tenté de dénicher, sur la Toile, le frère cadet de l'auteur – Marc dans le livre. J'étais alors tombé sur la galerie très en vue de Pierre de Souzy, implantée place Beauvau à Paris, à gauche de l'entrée du ministère de l'intérieur. Je n'allais pas déranger ce Souzy : on m'avait assuré qu'aucun nom ni prénom n'avait été changé dans le livre. Et j'avais réclamé, en vain, les coordonnées de Marc, qu'une haine sans nom opposait à ce frère ayant osé prendre la plume.

Quelques jours après la mise en ligne de l'article, l'éditeur de Mon père, ce tortionnaire, Luc Jacob-Duvernet, m'appelle et me glisse dans la conversation : « Vous vouliez le téléphone de Pierre de Souzy ? » — « Non, je voulais celui de Marc. » — « Mais enfin Marc, c'est Pierre, les prénoms de la famille ont été changés. » — « Alors Gilles, le puîné qui s'est suicidé ? » — « Lui, c'était François », m'assène l'éditeur sur le ton de l'évidence.

Dans son courriel, Pierre de Souzy ajoutait : « Sachez également que je ne "frétille" aucunement avec le Front National comme vous l'insinuez dans votre article, très certainement en raison des dires encore une fois mensongers que colporte mon triste frère. » Voilà une entrée en matière.

J'appelle le galeriste en évoquant ses liens supposés avec le parti fondé par Jean-Marie Le Pen – on me l'avait décrit comme un bâilleur de fonds du parti d'extrême droite : « Mais enfin, Monsieur, je suis membre du premier cercle de l'UMP ! » — « En ce cas vous m'intéressez, puisque je travaille à Mediapart !... » — « Je vous en prie, Monsieur, il s'agit là de ma vie privée. » Je trouve étrange de se réfugier derrière la notion de vie privée quand il s'agit du financement d'une formation politique, tout en me proposant d'ouvrir en grand ses archives familiales... Néanmoins, rendez-vous est pris pour le lendemain 19 septembre, en la galerie de la place Beauvau.

Juste avant la rencontre, je vérifie à Mediapart cette histoire de “premier cercle”. Pierre de Souzy ne figure pas sur les listes. Je l'aborde donc au seuil de sa galerie à propos de son petit mensonge – visible à l'œil nu, osé-je railler : aucune Légion d'honneur à la boutonnière ! Réponse de l'intéressé : « Il ne s'agissait pas d'un mensonge, Monsieur, mais d'une justification colérique. » De son portefeuille, il sort du reste sa carte de l'UMP, qui doit compter plusieurs cercles, comme l'enfer.

Nous nous installons au fond de la galerie. Pierre de Souzy est entouré de son fils, Pierre-Édouard, et de sa fille, Diane. En sortant ma caméra, je pense au film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié, riche d'une scène d'anthologie dans le salon grand genre d'un pharmacien de Clermont-Ferrand. Place Beauvau, le maître des lieux a également convié sa nièce, Priscilla de Laforcade, mannequin et chanteuse à ses heures, lancée dans un milieu à la fois bohème et rupin. Elle est donc fille de l'auteur en question, Bernard de Souzy, dont elle refuse de porter le patronyme. Elle a opté pour le nom maternel en signe de protestation, affichant ainsi un “pour solde de tout compte” symbolique vis-à-vis de son géniteur. La dénonciation de la forgerie peut commencer.

Pierre de Souzy : le chagrin sans pitié © Mediapart

Autant de casseroles qu'un pape peut en bénir

Les Souzy, ou plutôt les Poisson de Souzy, ou même, selon certains généalogistes sourcilleux, les Poisson tout court, n'ont rien à envier aux Atrides. Entre les deux frères, c'est une guerre de trente ans. L'an de disgrâce 1982 vit leur association voler en éclats. Auparavant, ensemble, ils s'étaient fait la main aux puces, avec le renfort de leur père. Celui-ci, ayant quitté l'armée avec le grade de commandant, épaula Bernard, qui ne le traitait pas encore de tortionnaire, et Pierre, qui n'accusait pas encore son frère d'être un psychopathe.

Les frangins, que le petit milieu vachard des antiquaires allait surnommer les “Poison de Souci”, achètent un stand au marché Paul Bert de Saint-Ouen, après avoir écumé, en brocs itinérants, les fermes briardes.

Un ancien voisin de Chelles (Seine-et-Marne), qui les connaît depuis une soixantaine d'années, Pierre Rolly, lui-même chineur et revendeur, se souvient du trio, d'où émergeait Bernard : « Celui-là, il aurait pu faire carrière à La Comédie-Française rien qu'en jouant son propre rôle ! Un simulateur de première, qui nous faisait déjà croire qu'il était en train de clamser à 18 ans. Il poussait des râles à nous glacer le sang. Il foutait rien à l'école – c'est pas moi qui lui jetterai la pierre –, alors son père avait trouvé à le caser dans l'entreprise d'une connaissance. Mais le premier geste de Bernard avait été de piquer des documents pour aller les vendre à la concurrence ! Aux puces, il s'était spécialisé dans les faux “sabres d'honneur”. Il achetait une lame authentique du Ier Empire, puis il y gravait une dédicace, ce qui en multipliait le prix. »

Les affaires prospèrent, avec ce qu'il faut de travail, de bagout, voire d'infime improbité. L'aîné, son cadet et leur papa atteignent le VIIIe arrondissement de la capitale. Ils font dans les armes anciennes (“L'Aigle impérial”, 3, rue de Mirosménil), ainsi que dans le mobilier Art déco (“Le Roi Fou”, 182, rue du Faubourg-Saint-Honoré). Pierre, en quête de respectabilité, supporte de moins en moins les incartades de Bernard.

Pierre et Pierre-Édouard de Souzy Pierre et Pierre-Édouard de Souzy
La cause occasionnelle de leur brouille ressemble à une histoire de patte cassée parmi un troupeau de brebis au fin fond d'un village corse. Toujours est-il qu'aujourd'hui, Pierre de Souzy de la place Beauvau, fort de son rejeton Pierre-Édouard, jeune pousse membre du cercle de l'Union interalliée, ne tolère plus d'être associé à celui qui fut pourtant le sien : « Mon frère, ma croix. » C'est plus fort que lui, il a besoin de le réduire à néant.

Bernard, l'auteur de Mon père, ce tortionnaire, peintre au génie certes modéré, prétend-il appartenir à l'Académie russe des beaux-arts de Saint-Pétersbourg ? Pierre nie la chose contre toute évidence. Idem avec la chasse (alors que Bernard, au mieux avec Bokassa, s'offrit de grands carnages en Centrafrique). Itou avec le général Bigeard (que Bernard fréquenta contrairement aux allégations furieuses de son cadet).

De surcroît, Pierre sanctifie leur défunt père que Bernard souille. D'où un discours qui prend parfois des libertés avec la vérité. De telles inexactitudes permirent à l'éditeur Luc Jacob-Duvernet, après que Pierre de Souzy eut pris l'initiative de l'appeler au mois d'août, de rejeter l'alerte : simple jalousie fraternelle ne reculant devant aucune fausseté...

Vérifications faites, Bernard de Souzy traîne autant de casseroles qu'un pape peut en bénir. Marie-Thérèse Hardouin, née en 1920 et sœur du père discrédité, considère son neveu comme un chenapan. Il a attendu la mort de ses parents pour se livrer à son forfait bibliographique. Il a attendu la mort de son frère François, décédé du sida (tout le monde en convient), pour faire croire à un suicide qu'aurait provoqué le souvenir oppressant des mauvais traitements du père. Toutefois, la vieille dame fait mine de prendre l'affaire sur le mode de la dignité primesautière : « Je sais bien que nous sommes au XXIe siècle et qu'il faut s'attendre à tout, mais ces pages que je lis sans mollir depuis deux jours sont à se tirebouchonner ! » Bernard de Souzy s'agace contre cette femme qu'il n'aurait pas vue depuis 1982 et « qui a été mariée quatre fois ». Il en est d'ailleurs de même pour lui...

Sa première épouse, Nancy, fille d'un gros industriel installé en République centrafricaine, a fui aux États-Unis d'Amérique avec leur fille Laetitia pour échapper à l'emprise d'un « être diabolique ». Jointe au téléphone outre-Atlantique, à sa plus grande surprise (« je suis partie il y a 29 ans et j'ai un droit à l'oubli qui est aussi un droit au bonheur »), elle me supplie de ne pas donner son nom de famille actuel, que ne connaît pas son ancien mari, ni de mentionner celui de sa fille enceinte (« je suis très protectrice même si elle est adulte »), aujourd'hui gynécologue, spécialiste des femmes en grande souffrance, ce qui n'a rien d'un hasard : « Vous n'imaginez pas ce qu'elle a enduré de ce père, qui ne recule devant aucune imposture. » Bernard de Souzy s'échauffe la bile en proférant des sournoiseries à leur sujet.

À Paris, la deuxième femme de Bernard de Souzy – et mère de Priscilla de Laforcade aperçue dans la vidéo de la page précédente –, Albine de Laforcade, me détaille ses combats (« heureusement, j'avais ma famille ») contre un homme qui la prit sous sa coupe et dont elle a d'abord tout accepté : « Il avait décidé que Bokassa serait le parrain de notre fille. Si bien – la honte ! – que l'empereur déchu en personne s'est présenté avec ses sbires à la clinique Sainte-Isabelle de Neuilly, où j'ai accouché de Priscilla le 3 janvier 1984. J'ai fui le domicile conjugal le 8 janvier 1988. Les sept années qui suivirent, Bernard s'est acharné pour me retirer Priscilla. Il a déposé quarante-cinq plaintes pour non représentation d'enfant, produisant des documents fabriqués (télégrammes, attestations, témoignages comme quoi je montrais des films pornographiques à ma fille, la faisant assister à mes prétendues parties fines, etc.). Toujours à grand renfort de fausses déclarations, il m'a accusée d'un vol de tableaux, puis de lingots d'or. Un week-end, les pompiers débarquent en cassant la fenêtre : il les avait convaincus que je me suicidais avec ma fille à l'intérieur de l'appartement ! Il invente continuellement des histoires de vols, de viols, de tueries, pour avoir raison des êtres faibles qu'il veut dominer, tout en se montrant d'une lâcheté incroyable dès qu'il se sent découvert. »

Projection du fils, ou dédoublement du père ?

La troisième femme de Bernard de Souzy, Paule Laurent, retrace comment, pour ne pas payer de pension alimentaire (elle avait la garde de leur fille Kim au début de leur séparation), notre personnage se faisait passer pour un SDF, arrivant en guenilles, appuyé sur une béquille, devant le juge des affaires familiales. Dans un document produit en justice que j'ai pu consulter, Bernard de Souzy prétend bénéficier du RMI et propose de verser 10 € par mois à son ex-épouse... Celle-ci m'assure qu'elle a toujours vu cet homme d'une part escroquer les assurances en produisant des faux, d'autre part faire fabriquer des contrefaçons, en Chine ou au Maroc, pour les écouler comme des œuvres d'art.

Bernard de Souzy s'étrangle de rage. Lui qui nous déclarait une semaine plus tôt que sa condition de victime l'avait à jamais rapproché des êtres rudoyés par la vie, trouve les accents qu'il prête à son père dans son livre : « Qu'est-ce que c'est que ces bonnes femmes qui viennent piailler parce qu'elles n'ont pas réussi à se recaser ? Je ne vois pas en quoi ma fille adultérine, Priscilla de Laforcade, qui n'est que la maîtresse de Joey Starr, est fondée à m'accabler : j'ai payé sa pension alimentaire jusqu'à la fin de ses études ! Toutes ces pleurnicheuses forment une union de lâcheté dont le courage est nul. Je suis un artiste idéaliste, je porte la plus haute décoration de la plus grande académie du monde, je ne suis pas un petit garçon qui raconte des conneries. Moi, j'ai ouvert la boîte à [sic] Pandore et ça dérange. Mais il y aura un deuxième tome. J'ai toutes les preuves, tout est chez William Bourdon. »

Me William Bourdon se veut ami de Mediapart, tout en m'avisant que mes questions pourraient me soustraire de son bienveillant a priori. Il est l'avocat de l'éditeur Luc Jacob-Duvernet. Celui-ci reçut en août un courrier de Michel Blum, le conseil de Pierre de Souzy, s'inquiétant du livre à venir. Me Blum soutenait : « Tous ceux qui ont bien connu la vie de Jean de Souzy excluent la moindre possibilité ou la moindre apparence de réalité telle que décrite par un fils que mon client considère comme ayant été depuis toujours mythomane et pervers. » Me Blum proposait donc à l'éditeur de suspendre la parution pour prendre le temps « d'organiser une enquête sérieuse », afin de mettre en lumière « l'étendue des faux commis pour fonder ces divagations », au nom d'un « devoir impérieux de vérité, d'équité et de bonne foi ».

William Bourdon répondit par le sarcasme, à ce confrère longtemps pilier de la Ligue des droits de l'Homme et brutalement partisan de la censure préalable ! Cette légère arrogance, qui porte peut-être le nom de bluff du barreau, je la savoure à mon tour, après avoir aventuré des doutes aussitôt récusés : « Aucun élément ne me fait questionner la sincérité du récit de Bernard de Souzy, ni l'authenticité des cahiers de son père. »

Me Bourdon conserve-t-il toutes ces preuves dont se targue Bernard de Souzy ? Il les a vues. Mais qu'a-t-il vu ? Des cahiers, « sans entreprendre pour autant un travail comparatif scientifique à même de déterminer s'ils étaient apocryphes ». A-t-il eu en main l'ensemble des écrits que le fils attribue à son père dans le livre ? Sans doute pas. Combien de feuillets a-t-il pu consulter ? — « Je ne peux répondre exactement, mais un nombre significatif. » Lassé d'avoir à se défendre, Me Bourdon attaque : « J'attire votre attention sur la grande capacité de manipulation de Pierre de Souzy. » Et revoici le petit couplet sur ce frère « très clairement sulfureux », financier du Front national. D'où Me Bourdon tient-il de telles allégations ? — « Faites donc votre métier, enquêtez ! »

Le charme des fausses pistes ayant ses limites, je suis revenu à l'essentiel : Bernard de Souzy a-t-il falsifié la prose de son père reproduite à la fin de son livre ? L'auteur, lors de notre entretien, avait exhibé quelques feuillets (deux d'entre eux figuraient en ligne dans l'article), avec un fétichisme de la précision relevant, rétrospectivement, de la fatuité du mystificateur.

Il avait en effet insisté sur la présence débordante de traces de café, arguant de la grande consommation faite par son père de ce breuvage. Une semaine plus tard, Bernard de Souzy maintient que son père ingurgitait « douze à quinze tasses par jour ». Pierre de Souzy, en bon cadet de la contradiction, m'affirme alors que leur père ne consommait jamais de café pour cause de tachycardie. Afin d'en avoir le cœur net, j'appelle en Bretagne Marcelle, 78 ans, très ancienne maîtresse que le père avait fini par épouser une fois veuf devenu : « Mon mari buvait, comme tout le monde, deux tasses par jour ; une le matin, une après le déjeuner. »

À ce stade, une constatation s'impose : la vérité ne saurait venir de témoignages surchauffés par les haines familiales, mais bien des documents eux-mêmes, ces  carnets que Bernard de Souzy prétend avoir récupérés, feuillet par feuillet, dans la corbeille à papier paternelle. À l'entrée du 20 mars 1958, j'avais repéré les passages les plus effrayants, dont je donnais de larges extraits dans l'article “Voyage au bout de la torture”. Par la suite, j'ai découvert que le 20 mars est précisément le jour de naissance de Bernard de Souzy (en 1945). Hasard ou narcissisme exacerbé, lui faisant placer le pire à cette date intime ? Toujours est-il que dans le Journal original et officiel du père – on peut le constater dans la vidéo de notre première page –, le ton est mesuré, le regard distant et sévère sur les tortures en cours dans l'armée française durant la guerre d'Algérie : « Gestapo d'amateurs. »

Scrutons l'entrée du 20 mars 1958, dans les carnets que Bernard de Souzy impute à son père. Première phrase : « Je suis rentré de France depuis hier où j'ai effectué un séjour de moins d'une semaine dans le boxon familial... » Rien, dans le Journal authentique consulté dans la galerie de Pierre de Souzy, ne mentionne cette curieuse (per)mission de quelques jours. Ni le 20 mars 1958, ni dans aucune entrée (dont la précédente, en date du 16 février 1958). D'autre part, « rentré de France » n'est-il pas un anachronisme ? Un militaire de 40 ans, ayant plus de dix années de colonies derrière lui, n'aurait-il pas écrit “rentré de métropole” ? Enfin « boxon familial » ne ressemble en rien au style développé par Jean de Souzy, qui écrit dans un langage relevé, avec une certaine hauteur de vue : pour la... galerie.

Cet officier pouvait-il être un Janus à ce point ? Rédigeait-il sur une machine de luxe imitant l'écriture cursive des pages parfaitement alignées pleine de propos sensés, tout en jetant sur d'autres papiers, à l'aide d'une autre machine, avec force ratures et fautes de frappes, des obscénités furieusement insanes ? Pierre de Souzy serait-il en possession des écrits du Dr Jekyll et Bernard de Souzy aurait-il gardé par-devers soi les parchemins de Mr Hyde ? Taratata ! Bernard de Souzy a certainement forgé de telles pièces à conviction, octroyant à son père, en un effet miroir, les noirceurs qui l'agitent et dont je fus témoin au téléphone.

Projection du fils, ou dédoublement du père ? L'éditeur veut croire en la seconde conclusion, quitte à ce que nous découvrions subito – ultime parade ! – le vieux Jean de Souzy non plus en greffier des pires horreurs du réel, mais saisi par le romanesque débridé (hypothèse formulée à 3'24" dans la vidéo ci-dessous)...

M. Jacob-Duvernet, éditeur quinaud © Mediapart

« Ensuite, c'est l'engrenage »

Luc Jacob-Duvernet propose (dans la vidéo qui précède) une expertise des carnets que Bernard de Souzy met sur le compte de son père. Or j'avais donc reçu l'assurance qu'une telle vérification avait été diligentée. Après moult tergiversations, l'éditeur élabore une explication lacunaire, lâchée par bribes réticentes : un membre de la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur), qu'il m'est bien entendu impossible de joindre, aurait examiné lesdits carnets pour les juger authentiques. En tout cas, il aurait déclaré : « Si l'auteur est un faussaire, je veux bien l'embaucher. » Nous avons connu évaluation plus scientifique.

Ce présumé fonctionnaire du renseignement a-t-il eu sous les yeux l'ensemble des carnets ? Non : simplement quelques feuillets, qui se comptent sur les doigts d'une main, plus une douzaine de fac-similés transmis par les voies électroniques (voir l'ensemble mis en ligne sous l'onglet “Prolonger”). Me William Bourdon n'a pas vu autre chose. Pas plus que Luc Jacob-Duvernet. Acculé, l'éditeur m'affirme que l'original existe et gît dans le coffre d'un avocat niçois.

J'apprends que les bonnes feuilles de Mon père, ce tortionnaire avaient été proposées à l'hebdomadaire Le Point, qui n'a pas donné suite après que le journaliste chargé du dossier, Christophe Labbé, eut été intoxiqué, selon l'éditeur, par deux sources empoisonnées, dont Pierre de Souzy, rencontré en août. Est-ce pour cela qu'en septembre un cordon sanitaire semble avoir été habilement établi entre le frère de l'auteur et moi ? Il ne saurait s'agir que d'un malentendu, me jure l'éditeur.

J'appelle Christophe Labbé, du Point. Il témoigne avoir été « alléché par ce sujet en or », tout en réclamant pendant de longues semaines l'original des carnets, sans obtenir, lui non plus, d'autres éléments que les malheureux feuillets épars et la douzaine de fac-similés. Il s'est alors tourné vers un spécialiste des crapahutages martiaux, publié chez Jacob-Duvernet sous le pseudonyme de Merri. Celui-ci a flairé l'imposture. Une confrontation fut proposée avec Bernard de Souzy, que refusa l'éditeur, préférant au possible jaillissement de la vérité, m'affirme Christophe Labbé, un silence dans les rangs de sa maison et un « climat d'intimidation désagréable ».

Selon mon confrère, « l'éditeur n'a pas joué son rôle de premier filtre et s'est porté garant » de cette « histoire hors norme » échafaudée par un « manipulateur hors pair ». Celui-ci aurait senti des attentes qu'il se serait appliqué à combler : « Ensuite, c'est l'engrenage, souligne Christophe Labbé. On se fait prendre un doigt, puis le bras entier. 40 000 euros avaient été engagés, me suis-je laissé dire ; une petite maison d'édition, dans le contexte économique actuel, ne pouvait plus reculer. J'ai bien senti que je cassais l'ambiance. Mais le pire était à venir, avec un deuxième tome qui franchit un cap, puisque le père de Bernard de Souzy s'y révèle l'homme ayant trahi Jean Moulin ! »

La commission d'historiens que Luc Jacob-Duvernet propose de mettre sur pied, dans notre entretien vidéo, a du pain sur la planche ! Qu'en est-il du probable faux en écriture ? Pierre Rolly, l'ancien copain de Chelles et complice des puces de Saint-Ouen, après avoir été victime d'une entourloupette immobilière à Marrakech dont le truchement fut Bernard de Souzy, piégea celui-ci. Il accepta, en guise de compensation, un pseudo panama porté par Napoléon à Saint-Hélène, qu'avait rapporté un ancêtre Poisson de Souzy, commandant en second de La Belle Poule, frégate ayant rapatrié les restes de l'Empereur en 1840. Le récit ne tient pas (l'aïeul au long cours n'avait que 16 ans à l'époque et ne pouvait donc seconder le prince de Joinville !). Surtout, Bernard de Souzy a fabriqué un faux, pour authentifier le couvre-chef, imitant l'écriture de sa grand-mère censée avoir reçu ce précieux héritage : « J'ai encore le souvenir, Monsieur, du broc auprès duquel Bernard et moi avions acquis ce panama défraîchi », explose Pierre de Souzy dans sa galerie.

Cet épisode saugrenu permit à Pierre Rolly de récupérer la fausse attestation, pour la transmettre à un expert patenté, qui a conclu le plus officiellement du monde à la contrefaçon. Dans ce faux attesté, Bernard de Souzy prête à sa grand-mère une écriture qui ressemble étrangement à celle attribuée à Jean de Souzy, en marge de ses supposés carnets.

Surtout, malgré le carbone utilisé pour la frappe, lesdits carnets apparaissent comme issus de la même machine à écrire que celle utilisée par Bernard de Souzy, dans une lettre d'août 2003, que je mets ici en regard :


L'expertise dans un laboratoire de Lausanne, que nous promet – mieux vaut tard que jamais – Luc Jacob-Duvernet pour confondre la supercherie, devra être comparative. Les avocats William Bourdon et Michel Blum se rapprocheront-ils à cet effet, ainsi que le suggérait celui-ci dès l'été, avant que n'éclatât l'ère du soupçon provoquée par la publication inconséquente de Mon père, ce tortionnaire ?

L'éternel “passez muscade !”

Et maintenant ? J'ai encore le souvenir de la saillie de Luc Jacob-Duvernet, au téléphone, la première fois que je lui fis part de mon scepticisme documenté sur l'authenticité de ce qu'il venait de publier : « Si c'est un faux, que risquons-nous ? Le ridicule. Meurt-on encore du ridicule aujourd'hui ? » Ce “nous” puis ce “on” visaient-ils à m'inclure et, comme on dit en termes policiers, à me mouiller, donc à me tenir ? J'ai eu droit, comme si je n'y avais pas pensé tout seul, à des avertissements voilés sur les diffamations que pourrait contenir ma contre-enquête. Et surtout, j'ai été affranchi, avec insistance, sur ma position qui serait intenable si Bernard de Souzy n'avait pas menti ni produit de faux dans son livre, en dépit des éléments et des témoignages irréfragables recueillis.

La responsabilité du journaliste mérite débat. En l'occurrence, très confraternellement, Christophe Labbé du Point m'assure que rendre compte d'un livre ne demande pas le même tamis que d'en publier les bonnes feuilles. Et puis, ajoute-t-il : « Vous êtes tombé sur un cas d'école. Nous avons tous, dans notre vie professionnelle, connu un tel déboire, qui sert alors de vaccin. » Je n'en suis pas sûr, hélas ! Plutôt qu'un vaccin, de telles affaires produisent l'éternel “passez muscade !”. Toutes les lignes de fuites sont convoquées.

Me William Bourdon, lors de notre conversation, m'a par exemple entraîné sur le terrain de l'autofiction, pour noyer le poisson. Bernard de Souzy n'a pourtant jamais noué un pacte de lecture afin de secouer nos naïvetés ardentes concernant l'autobiographie. Certes, son ouvrage, monstrueux, possède d'étranges vertus, en raison d'une alchimie du verbe paradoxale : il nous a donné sa boue et nous en faisons de l'or ; Mon père, ce tortionnaire demeure un remarquable plaidoyer contre les pousse-au-jouir de son auteur, qui se niche dans ce qu'il nous entraîne à vomir. Mais un faussaire, aussi stupéfiante soit sa production, demeure un faussaire. Ceux qui ont manigancé doivent des comptes, ceux qui se sont laissé prendre doivent des explications.

J'avais dénoncé en 2007, dans La Barbarie journalistique (Flammarion), la façon de gober les mystifications des affaires Alègre, d'Outreau et du RER D. À chaque fois, la presse, tétanisée par des victimes alléguant d'atroces souffrances, buvait leurs paroles mensongères, d'autant plus facilement que ces fariboles horrifiques étaient fondées sur la lecture des journaux et le “vu à la télé”. Or, cinq ans plus tard, j'ai sans doute mis un mouchoir sur mes doutes pour ne pas blesser davantage Bernard de Souzy. J'ai sûrement lu les pages hallucinantes sur l'Algérie comme la confirmation des propos du général Aussaresses tenus en 2000. J'ai certainement déchiffré les séjours rocambolesques en Amérique du Sud d'un tortionnaire français devenu là-bas instructeur, comme une consécration du livre et du documentaire de Marie-Monique Robin : Les Escadrons de la mort, l'école française (2003).

Je notais dans le livre mentionné : « La barbarie journalistique a pour singularité de maquiller sa physionomie plurielle. Chaque défaillance serait une comète que nous ne serions pas près de revoir, un “dérapage” par définition isolé, un “emballement” aussi rare qu’imprévisible, un hapax – c’est-à-dire un exemple unique comme en accueillait le grec classique. Or il existe des comètes à répétition, une grammaire du dérapage, des règles de l’emballement et, d’un fiasco l’autre, il pleut des hapax comme à Gravelotte. L’erreur est si peu isolée qu’elle en devient paradigme. » Difficile de m'exempter, aujourd'hui, au nom de circonstances exceptionnelles...

Mon père, ce tortionnaire, si la forgerie est reconnue, sera une catastrophe éditoriale. Et dans la foulée un revers journalistique. En l'absence d'ordre (trop pétainiste), ou de Conseil de presse (trop québécois), les manquements de notre profession donnent lieu à des ragots corporatistes au-dedans et à un silence général au-dehors, où l'amnésie vaut amnistie.

À Mediapart, notre modèle participatif me semble instaurer le forum approprié pour appréhender ce genre d'infortunes qui nous guettent. Il faut discuter des “cas d'école”, mais aussi des journalistes impliqués, qui ne doivent plus apparaître hors d'atteinte. Je ne me déroberai pas, une fois la lumière définitivement faite sur Mon père, ce tortionnaire de Bernard de Souzy ; ce dont je ne manquerai pas de vous tenir informés...

Lire également sous l'onglet "Prolonger"

Si vous avez des informations à nous communiquer, vous pouvez nous contacter à l’adresse enquete@mediapart.fr. Si vous souhaitez adresser des documents en passant par une plateforme hautement sécurisée, vous pouvez vous connecter au site frenchleaks.fr.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

J'ai eu accès aux pièces de procédures judiciaires passées, présentes et à venir, qui documentent les mensonges et falsifications dont est capable Bernard de Souzy, personnage formidable (au sens étymologique : qui inspire la crainte) et archétypal.

Les témoins contactés m'ont tous dit avoir été saisis par l'autoportrait que brossait Bernard de Souzy, face à ma caméra, alors qu'il était censé me parler de son père, lors de notre rencontre aux éditions Jacob-Duvernet, le 6 septembre 2012, jour de la sortie en librairie de Mon père, ce tortionnaire.

Bernard de Souzy, né en 1945, a un frère, Pierre, né en 1946. Le benjamin, François, est mort du sida voilà vingt ans et ne s'est pas suicidé comme cherche à le faire accroire le livre. Il y a également une sœur de 65 ans, dans un état psychique alarmant, sur laquelle aime à s'appuyer l'éditeur pour persuader que son auteur ne saurait mentir. Je n'ai pas contacté cette femme, que cette histoire mine davantage et qu'affole l'idée d'avoir à choisir entre ses deux frères.

Bernard de Souzy a eu quatre filles avec quatre femmes. J'ai contacté : Nancy (épousée en 1971), qui s'est réfugiée outre-Atlantique avec son enfant Laetitia ; Albine de Laforcade, mère de Priscilla (dont Bernard de Souzy clame depuis peu et contre toute évidence qu'elle n'est pas sa fille biologique) ; Paule (dite Julia) Laurent, mère de Kim dont Bernard de Souzy a obtenu la garde et qu'il abrite avec sa dernière fille et son ultime femme (celle-ci l'accompagne en tout lieu et assistait donc à l'entretien du 6 septembre dernier). Kim de Souzy, 17 ans, m'a harcelé, sans doute en service commandé. Je n'ai pas donné suite, songeant aux dangers qui guettent l'entourage de certains démasqués (cf. l'affaire Romand, dont Emmanuel Carrère a tiré L'Adversaire – Ed. POL, 2000).