Internet : le Brésil à l'assaut de l'hégémonie américaine

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Lors de son discours devant l'assemblée générale des Nations unies, la présidente Dilma Rousseff a prononcé un véritable réquisitoire contre le système d'espionnage révélé par Edward Snowden. Le pays a lancé une série de réformes visant à assurer sa souveraineté numérique. Mais ces ambitions ne sont pas sans risques pour le réseau mondial.

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Après avoir déclenché l’ouverture de débats et d’enquêtes un peu partout dans le monde, et notamment au sein de l’Union européenne, le scandale du système d’espionnage américain Prism a fait son entrée, mardi 24 septembre, aux Nations unies. Et par la grande porte.

À l’occasion de la traditionnelle séance d’ouverture de l’assemblée générale, durant laquelle les chefs d’État du monde entier se succèdent à la tribune, la présidente du Brésil Dilma Rousseff a choisi de transformer son temps de parole en véritable réquisitoire contre la NSA et ses méthodes. Durant vingt minutes, la dirigeante brésilienne s’est muée en procureur fustigeant le comportement des États-Unis, traités pour l’occasion comme un vulgaire État voyou.

« Les données personnelles de citoyens ont été interceptées sans distinction. Des informations sur des entreprises – souvent avec une haute valeur économique et même stratégique – ont été au centre d’une activité d’espionnage », a rappelé Dilma Rousseff. « Les missions diplomatiques brésiliennes, parmi lesquelles la mission permanente à l’ONU et le bureau du président de la République lui-même, ont également eu leurs communications interceptées. »

« S’ingérer d’une telle manière dans les vies et les affaires d’autres pays constitue une violation de la loi internationale et, en tant que telle, il s’agit d’un affront aux principes qui devraient normalement gouverner les relations entre pays, en particulier entre les nations amies », a affirmé la présidente brésilienne. « Une nation souveraine ne peut jamais s’imposer au détriment d’une autre nation souveraine. Le droit à la sécurité des citoyens d’un pays ne peut jamais être garanti en violant les droits humains fondamentaux des citoyens d’un autre pays. »

Internet : le discours de Dilma Rousseff à l'ONU (VF) © Mediapart

Barack Obama s’exprimait juste après Dilma Rousseff. Pourtant, le président américain était absent au moment du discours de son homologue brésilienne. Officiellement, le convoi présidentiel était en chemin. Mais de fait, les relations diplomatiques entre les deux pays ont rarement été si tendues et Brasilia avait fait savoir que le discours de sa présidente serait principalement consacré au scandale Prism.

Mardi dernier, la présidente brésilienne avait déjà annulé une visite officielle à Washington durant laquelle elle devait rencontrer son homologue américain. Dans son communiqué, elle dénonçait « les activités illégales d’interception des communications de citoyens, d’entreprises et de membres du gouvernement brésilien, une atteinte à la souveraineté nationale et aux droits individuels, incompatible avec la coexistence démocratique entre pays amis » et regrettait l’absence « d’un éclaircissement satisfaisant des faits ».

La décision d’annuler cette visite n’a pas été prise sur un coup de tête mais lors d’une réunion qui s’est tenue quatre jours auparavant en présence de l’ancien président Luiz Inacio Lula da Silva, du président du parti des travailleurs, Rui Falcao, et d'un expert en marketing politique, Joao Santana.

Pour comprendre la colère du Brésil, il faut prendre conscience de l’ampleur des écoutes américaines dans le pays. Une première série de documents, rendus publics par l’ex-employé de la NSA Edward Snowden au début du mois de septembre, avaient révélé que les États-Unis avaient personnellement surveillé Dilma Rousseff. Le renseignement américain aurait notamment réussi à installer dans son ordinateur personnel un programme espion permettant de surveiller tous les contenus auxquels elle accédait sur internet.

Et deux semaines plus tard, on apprenait que les États-Unis avaient également réussi à infiltrer le réseau informatique du géant pétrolier, et principale entreprise du pays, Petrobras. « Si les faits se confirment, il deviendrait évident que l’espionnage n’est pas une question de sécurité ou de lutte contre le terrorisme mais qu’il répond à des intérêts économiques et stratégiques », avait alors réagi Dilma Rousseff.

En tant qu’allié de Washington, le pays a été plus surveillé que des « ennemis » tels que la Chine ou l’Iran. Une explication possible à cet intérêt tout particulier est donnée au New Yorker par l’ancien directeur à la fois de la CIA et de la NSA, Michael Hayden : « C’est là que les câbles transatlantiques arrivent à terre. »

Ces derniers sont des câbles sous-marins assurant le transfert du trafic internet d’un continent à l’autre. Relativement peu nombreux (environ 250 dans le monde entier), ils charrient une quantité considérable de données, assurant à celui qui arrive à s’y connecter l’accès à une quantité formidable d’informations. Or, le Brésil héberge six des principaux points d’arrivées de ces câbles en Amérique latine (cliquer ici pour consulter une carte interactive des câbles sous-marins). Le pays constitue ainsi une cible de choix pour qui veut écouter les informations arrivant sur le continent.

Une carte des câbles sous-marins Une carte des câbles sous-marins

Le « phénomène internet brésilien »

Une autre explication pourrait être le formidable dynamisme de l’internet brésilien ces dernières années, qualifié par les experts de « phénomène internet brésilien ». S’il n’est que la 7e audience internet mondiale, avec plus de 82 millions d’internautes, le pays affiche un taux de pénétration de seulement 44 %, laissant ainsi présager une marge de progression considérable. Et, depuis le début des années 2000, l’internet brésilien connaît une progression fulgurante. Selon une étude de la société américaine Cisco System, le volume des données transitant sur le réseau brésilien devrait ainsi être multiplié par 8 entre 2011 et 2016. Les Brésiliens sont notamment de grands consommateurs de réseaux sociaux et représentent la nationalité n°3 chez Facebook et n°2 chez Twitter et You Tube.

Depuis quelques années, le Brésil fait également partie des nombreux pays souhaitant remettre en cause l’hégémonie américaine sur internet et qui se sont exprimés, notamment, lors de la conférence de Dubaï sur la neutralité du net de décembre 2012. La justice brésilienne n’avait par exemple pas hésité, au mois de septembre 2012, à faire arrêter le patron de You Tube au Brésil, Jose Silva Coelho, qu’elle avait tenu directement responsable de la publication d’une vidéo jugée infamante, et que la plateforme américaine avait refusé de supprimer.

Les révélations d’Edward Snowden n’ont donc fait qu’attiser une contestation déjà bien ancrée dans le pays. Il n’en demeure pas moins que la réaction de Dilma Rousseff a été particulièrement radicale. À la mi-septembre, la présidente a demandé à son Parlement d’adopter en urgence une série de lois devant permettre au Brésil d’assurer la totale indépendance de son internet.

La principale proposition prévoit d'obliger les grandes entreprises mondiales telles que Facebook ou Google à relocaliser les données qu’elles ont collectées au Brésil sur des serveurs situés sur le territoire national. Dilma Rousseff prévoit également de faire poser un câble de fibre optique reliant directement l’Europe et l’Amérique du Sud ainsi que de construire des points de relais, où transite et est redirigé le trafic internet.

Interrogée par l'Associated Press, la présidence a cité d’autres projets comme des négociations en cours avec des pays d’Amérique du Sud pour le développement de connexions terrestres, un plan national, visant à développer l’investissement dans les technologies, ou encore la mise en place d’une réglementation protégeant les données privées pour la vente de logiciels ou de matériel informatique.

Le service public postal brésilien envisage par ailleurs de lancer son propre service d’email chiffré, destiné à concurrencer Gmail et Yahoo !. Et, en 2016, l’opérateur public brésilien Telebras doit lancer le premier satellite de télécommunications brésilien qui relaiera des communications militaires et le trafic internet du pays.

Un "data center" de Google, situé à Council Bluffs dans l'Iowa © Google Un "data center" de Google, situé à Council Bluffs dans l'Iowa © Google

Le scandale Prism devrait également relancer le projet, sans cesse reporté, d’une « Constitution de l’internet ». Ce texte, baptisé « Marco Civil da Internet », était à l’origine particulièrement ambitieux. Fruit d’une vaste consultation publique ayant duré deux ans, il prévoit une série de principes, règles et droits garantis au niveau local et fédéral. Son adoption graverait dans le marbre législatif des principes tels que la liberté d’expression en ligne, la protection de la vie privée et des données personnelles ou encore la neutralité du net. Il fixe également les rôles, et les responsabilités, des principaux acteurs du réseau.

Mais, depuis son dépôt officiel en 2009, le projet est embourbé dans les discussions parlementaires et son examen a été plusieurs fois reporté. Or, après l’affaire Prism, Dilma Rousseff a appelé les députés à accélérer les négociations et à adopter le texte au plus vite.

Toutes ces mesures, si elles étaient réellement adoptées, feraient du Brésil le précurseur d’un nouveau mode de gouvernance du net que beaucoup appelaient de leurs vœux. Mais cette révolution n’est pas sans risque et inquiète de nombreux experts. Malgré la légitimité de la colère brésilienne, beaucoup soulignent les conséquences probables d’un tel précédent qui risquerait de vite se propager et de déclencher un mouvement de « balkanisation du net ».

« Le retour de bâton mondial ne fait que commencer et sera bien plus fort dans les mois à venir »explique à l'AP Sascha Meinrath, directeur de l’Open Technology Institute, dépendant du think-tank New America Foundation, dont le conseil d’administration est présidé par Eric Schmidt, PDG de Google. « Cette notion de souveraineté nationale sur la vie privée va être un sujet de plus en plus discuté dans le monde entier. » Or, tous les pays n’ont pas la même vision de la démocratie que le Brésil. Selon l’expert américain en sécurité américain Bruce Schneider, l’exemple brésilien pourrait être suivi « par certains des pires pays cherchant à mieux contrôler l’internet de leurs citoyens. Il s'agit de la Russie, la Chine, l’Iran et la Syrie. Il s'agit de la Tunisie. Il s'agit de l’Égypte. » Même sans tenir compte des régimes dictatoriaux, chaque démocratie dispose de conceptions, et de législations, sur la liberté d’expression souvent très diverses. Et le risque est que chaque pays décide de créer « son » internet avec ses règles spécifiques.

De plus, en prenant en main son propre réseau, et en légiférant de manière stricte sur les responsabilités des uns et des autres, les autorités brésiliennes risquent tout simplement de se retrouver dans la même situation qu’elles dénoncent aujourd’hui. La re-nationalisation du net brésilien remet en effet en cause la nature décentralisée du réseau des réseaux. Ainsi à terme, le gouvernement pourrait disposer, sur son propre territoire, de tous les points d’accès à son internet et aurait sous la main toutes les données concernant ses citoyens. Une situation qui peut poser problème, même dans une démocratie récente telle que le Brésil qui, voilà à peine 30 ans, sortait d'une dictature militaire. Aujourd'hui, selon les statistiques de Google, Brasilia est d'ores et déjà l’un des pays où il y a le plus de demande de retraits de contenus au monde. Et, en 2010, le Committee to Protect Journalists (CPJ) s’inquiétait d’un possible détournement de la législation dans un but de censure.

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