Du geste qui soigne au geste qui tue: «La Vache», de Beat Sterchi

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L’unique roman de l’écrivain suisse allemand Beat Sterchi est un chef-d’œuvre qui nous mène de l’étable à l’abattoir. En chroniquant la vie d’un ouvrier immigré.

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C’est l’histoire d’une vache. C’est l’histoire d’un ouvrier immigré. Ou plutôt : c’est l’épopée d’une vache, c’est la chronique d’une vie d’ouvrier immigré. La Vache (Blösch dans son titre original, le nom de la vache en question) a paru pour la première fois en 1983 : le livre a aussitôt été salué comme un grand texte : « sauvage, démoniaque et lent, magiquement poétique », écrivait à l’époque Die Zeit. C’est la première œuvre d’un auteur alors inconnu, qui deviendra par la suite un écrivain suisse allemand réputé. Mais Beat Sterchi n’a plus jamais publié de roman depuis ce coup d’éclat, coup de massue qu’est La Vache.

Rembrandt, "Le Boeuf écorché", 1655 Rembrandt, "Le Boeuf écorché", 1655
Un bovidé météore, donc. Les éditions Zoé le republient judicieusement aujourd’hui, accompagné d’une préface du traducteur et écrivain Claro, qu’on associe à la littérature postmoderne américaine plutôt qu’au roman réaliste suisse. Mais précisément : La Vache est un roman pour notre présent, et maintenant peut-être plus encore qu’en 1983. L’époque était alors à l’épanouissement de l’industrialisation agricole, elle est aujourd’hui à son effrayante outrance ; il ne nous reste plus désormais qu’à tenter de renouer un rapport aux animaux que nous mangeons.

Le titre du roman en français sonne bizarrement. La Vache, c’est un peu plat, un peu comique aussi, mais c’est mystérieux : un récit sérieux, consacré à un animal de ferme singulier, vraiment ? Et puis au loin pointe le sacré, comme toujours avec les vaches… Or c’est exactement la tonalité du livre, servi par une très belle traduction : sa simplicité est celle d’un écrivain au sommet de son art. Car il faut un grand art pour raconter des vies humbles : savoir les saisir et les faire entendre, sans les écraser sous des artifices, sans les enterrer par des moyens trop sommaires.

Le récit se construit sur une alternance de lieux et d’époques : chapitres impairs, Ambrosio, venu de La Corogne, arrive au « pays nanti », en Suisse alémanique, pour travailler comme vacher dans une ferme bien tenue. Tout y est d’une opulence tranquille, qui déconcerte l’immigré familier de paysages plus rudes, d’animaux et d’hommes moins amples : « Pour la première fois de sa vie, il sut qu’il était petit, étranger et différent. » Si « ce maigrichon d’Espagnol » prend sa place auprès du fermier et du bétail, il ne la trouve guère auprès des habitants du village, lesquels n’ont de cesse qu’il ne s’en aille.

« Jamais il ne sonderait ces visages d’où pendaient tant de chairs quand ils le regardaient passer, tant de muscles autour des bouches lippues. Et parviendrait-il jamais à se gratter le cuir chevelu de la main même qui soulevait le capet de vacher ? Jamais il n’y arriverait. Jamais, pour donner du poids à ce qu’il disait, il ne saurait appuyer son poing sur sa hanche à la manière des gens d’ici. S’exercerait-il cent ans qu’il n’apprendrait pas à retrousser sa manche aussi précisément sur le biceps, aussi soigneusement pliée que ce qu’il voyait faire sur la place du village. Jamais il n’apprendrait à cacher tranquillement un de ses bras derrière son dos pour mieux illustrer de l’autre les choses importantes qu’il disait. »

Les chapitres pairs se placent quelques années plus tard : ils égrainent une longue journée à l’abattoir, racontée par un apprenti-boucher ; à son tour, il est le Gastarbeiter, le « travailleur invité », celui qui découvre un monde, observe les gestes, celui qui doit se tenir à sa place, « un travailleur étranger dans [s]on propre pays ». Il dépèce les bêtes, au milieu d’Ambrosio et d’autres : « Ni empereur ni roi ni noble ni bourgeois ni paysan ni commerçant, par contre de nombreux bouchers, équarrisseurs, porchers, tripiers, fossoyeurs. » Et voilà que Blösch réapparaît : elle qui était la reine du troupeau confié aux soins d’Ambrosio à la ferme, l’orgueilleuse qui prenait soin de marquer sa préséance sur ses congénères, n’a plus que la peau sur les os ; son cadavre finira jeté avec les déchets impropres à la consommation.

Les deux récits se tressent, en alternance et en miroir : de l’un à l’autre, rappel de détails qui changent de contexte (une montre qui s’exhibe comme une conquête), inversion de motifs (la naissance d’un veau, l’exécution d’un cochon), écho de sensations (la tape affectueuse qu’on prodigue à l’animal qu’on soigne ou à celui qu’on s’apprête à tuer). Une époque est celle du travail paysan au rythme des saisons, menacé par une industrialisation pressante ; l’autre est celle du travail des ouvriers, dont le temps est compté, les tâches rationalisées, et qui sont menacés d’être remplacés par des machines.

Pour autant nulle lecture binaire, nulle nostalgie suspecte dans La Vache : les villageois ne sortent pas de l’univers enchanté de Heidi, et les bouchers ne sont pas des bourreaux. De toute façon, à la campagne comme à l’usine, il y a des choses immuables : on finit toujours par désigner l’étranger comme le fauteur de troubles.

Beat Sterchi. © Y. Böhler Beat Sterchi. © Y. Böhler
Il ne s’agit pourtant pas d’araser les différences, à commencer par celle, marquée, entre le « coup de main », qui résulte d’un patient apprentissage, qui a son élégance, sa précision, son économie, opposé au mouvement mécanique du « boucher presse-bouton ». Mais précisément, la beauté du livre tient à son attention au geste : sa justesse est là. La main, les détails concrets sont au premier plan, ce sont eux qui importent, eux qui racontent le monde qui les entoure. Beat Sterchi, fils de boucher, promis à devenir lui-même boucher, écrit d’expérience, c’est sensible. Mais il est aussi outillé d’un savoir romanesque, lui qui a interrompu son apprentissage pour partir faire des études au Canada, où il a découvert la littérature d’Amérique du Nord et du Sud, avant de se mettre à son tour à enseigner et à écrire. Dans un entretien récent, Beat Sterchi expliquait : « Il y a dans Blösch, la vache, des analogies avec Moby Dick, la baleine. Après la lecture du roman de Melville vous croyez savoir découper une baleine vous-même. Ce souci de précision réaliste a aussi guidé mon écriture. »

La comparaison a beau être étonnante, elle est convaincante : bien sûr, il s’agit dans La Vache de braves animaux domestiques menés à l’abattoir et non d’une aventure à la poursuite d’un cachalot géant. Mais à la manière d’une épopée, le roman de Sterchi se veut un monument : un mémorial pour les gestes des hommes, un tombeau pour les animaux morts, une rhapsodie funèbre dévolue à la violence – qu’elle confine à l’horreur ou au divin.

L’apprenti-boucher aimerait bien raconter l’abrutissement de ses journées aux étudiants marxistes qui s'intéressent aux ouvriers, mais il n'y parvient pas, et de toute façon, les étudiants ne l'écoutent pas vraiment : « On ne peut pas vraiment le décrire, j’ai dit. » Ce que le jeune homme ne parvient pas à expliquer, Sterchi parvient à le raconter, à le chanter :

« Je plante mon couteau.

Je le plante dans le pli de la peau sur la poitrine de la vache. Je plante un couteau de longueur moyenne dans des cellules mourantes, coupe la peau et le poil et les muscles et les nerfs.

Je t’ouvre le cou, découvre les rangs de muscles de ton cou, te découpe jusqu’au blanc cartilagineux de ta trachée-artère. Je détache un muscle après l’autre, vaisseau par vaisseau.

Je coupe, tranche, brise, sépare, partage.

La trachée est à nu. J’y pose mon couteau, et le long de ce tuyau, je glisse sa pointe dans la vache. J’attrape la carotide. Le sang jaillit sur mes mains, luisant, rouge, déferle sur la lame, sur le manche en bois du couteau. »

 

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Beat Sterchi, La Vache, traduit de l’allemand (Suisse) par Gilbert Musy, Zoé, 480 p., 22 euros

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