«La révolution égyptienne se trouve à un carrefour»

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Alors que le G8 se penche sur la situation des pays arabes, et qu’un nouvel appel à manifester place Tahrir a été lancé pour le vendredi 27 mai, Gamal el-Banna, intellectuel musulman atypique, et petit frère du fondateur des Frères musulmans, revient sur la situation de l’Egypte post-révolutionnaire.

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Alors que le G8 se penche sur la situation des pays méditerranéens après les révolutions arabes et qu’un appel a été lancé aux Egyptiens à se réunir, vendredi 27 mai, sur la place Tahrir, au Caire, pour une « deuxième révolution », Gamal el-Banna, intellectuel musulman atypique, et petit frère du fondateur des Frères musulmans, revient, pour Mediapart, sur la situation de l’Egypte post-révolutionnaire.

Gamal el-Banna a un nom connu et un prénom qui l’est moins. Le petit frère du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna, est un intellectuel égyptien, dont la pensée a, tout au long de sa vie, dérangé aussi bien les Frères musulmans, en raison de son interprétation du Coran, que le pouvoir égyptien, qui l’a incarcéré pendant deux ans, entre 1948 et 1950. Une fois libéré, Gamal el-Banna s’implique dans les luttes syndicales et ouvrières de l’Egypte de Nasser, tout en poursuivant sa réflexion sur la place de la religion dans la vie égyptienne, et l’interprétation erronée que les islamistes ont de ce rôle.

Ayant toujours reconnu l’importance de l’Islam comme composante constitutive de la société arabe, et égyptienne en particulier, il écrit, en 1972, un ouvrage charnière (Rûh al-Islâm ou L’Esprit de l’Islam) dans lequel il cherche à réconcilier la modernité et l’Islam. Opposé au port obligatoire du Hijab ou à la punition des apostats, il milite sans cesse pour un retour à une interprétation ouverte et personnelle du Coran. Il s’oppose à tous ses coreligionnaires qui cherchent à édicter des règles de vie pour aujourd’hui, en s’appuyant sur les Hadîths ou «Dits» du Prophète, une tradition orale qu’il juge indissociable du contexte religieux et politique qui les a vus naître.

Il s’attire ainsi les foudres des Frères musulmans, embarrassés par les propos hétérodoxes du petit frère du fondateur de la Confrérie, qui répète à l’envi que son frère aurait suivi un parcours intellectuel semblable au sien, s’il n’avait pas été assassiné sur ordre du roi Farouk en 1949. Mais aussi les foudres des instances de l’Islam officiel. En 2000, le Conseil des recherches islamiques, relevant d'Al-Azhar, la plus haute autorité de l’Islam sunnite, a ainsi censuré un de ses ouvrages.

A 91 ans, ce réformateur de l’Islam demeure une figure très écoutée en Egypte par tous ceux qui savaient, bien avant la Révolution du 25 janvier, qu’il existait quelque chose – y compris en matière de pensée – entre le régime de Moubarak et les Frères musulmans.

«Une sorte de vide»

Êtes-vous confiant dans les orientations prises depuis la Révolution du 25 janvier en Egypte ?

L’Egypte est en train d’accoucher d’une nouvelle ère, mais elle est encore dans ce moment de l’accouchement qu’on désigne par le travail. Bien sûr, il y a des éléments inquiétants, mais ce sera, de toute façon, beaucoup mieux que l’ère Moubarak. Toutefois, cette révolution risque de ne pas amener tous les espoirs placés en elle. Elle risque de ne pas être une rupture nette entre deux ères, mais plutôt un moment où l’ancien ne disparaît pas, même s’il se produit du neuf.

C’est vrai qu’on a le sentiment d’une sorte de vide. La révolution a commencé avec un groupe de jeunes soucieux de leur pays et de leur avenir, et qui étaient prêts à mourir pour ça. Elle s’est prolongée, après le départ de Moubarak, par la mise en place du Conseil militaire, qui a respecté certains de ses engagements mais n’a pas la légitimité pour gouverner. On se trouve donc dans une situation où les deux composantes principales de ce moment révolutionnaire – les jeunes et l’armée – ont du mal à trouver leur place.

Les militaires restent des militaires qui continuent à penser et à agir en militaires, et ils se sont fâchés avec une partie des jeunes révolutionnaires, en en traînant certains devant des tribunaux militaires. Les militaires ne sont pas des révolutionnaires. Ils n’ont fait qu’accompagner la transition. On ne peut pas attendre d’eux d’initiatives politiques intéressantes. Ils sont tellement loin idéologiquement des révolutionnaires qu’il a existé, et qu’il peut continuer à exister, des tensions et des affrontements. Même s’ils ont de bonnes intentions, même s’ils sont obéissants, on ne peut pas – et on ne doit pas – espérer qu’ils remplissent le vide laissé par l’ancien régime.

De l’autre côté, ces jeunes qui ont fait la révolution, parfois ne veulent pas du pouvoir, parfois manquent d’expérience. Il existe donc un vide qui peut être favorable soit aux arrivistes, soit aux islamistes.

Comment regardez-vous le processus institutionnel et politique en cours ?

Je regrette que les jeunes qui ont fait cette révolution n’aient pas été davantage associés au processus de décision. Je regrette qu’on n’ait pas mis sur pied une sorte de conseil exécutif composé d’une trentaine de personnes et regroupant des militaires, des jeunes révolutionnaires et des personnalités indépendantes. Celui-ci aurait pu gouverner avec une légitimité plus forte que le Conseil militaire et aussi proposer une réforme constitutionnelle d’une autre ampleur que celle qui a été validée par le référendum de mars dernier.

Je pense qu’il aurait fallu rédiger, même rapidement, une nouvelle constitution, parce que celle de 1971 est non seulement complètement périmée, mais c’est la plus mauvaise constitution que l’Egypte ait connue dans toute son histoire ! Elle avait déjà été modifiée à trois reprises, une fois par Sadate, deux fois par Moubarak. Le référendum de mars dernier a validé une petite réforme, où on a amendé et supprimé certains articles, mais on demeure dans un canevas aussi obsolète que conservateur. Je ne pense pas qu’on puisse se fonder là-dessus pour aboutir à une situation démocratique stable et normale.

Même si cela doit passer par des déchirures et des ruptures, il faut être conscient qu’une révolution se définit précisément par le refus d’adapter ou d’essayer d’améliorer les institutions d’un régime gangrené. Il y a un moment où il faut couper de manière plus radicale avec le passé. Je ne suis pas sûr qu’on puisse conserver l’esprit révolutionnaire avec une constitution et des institutions qui recyclent l’esprit de l’Ancien Régime. La Sécurité d’Etat (la police politique de Moubarak, dépendante du ministère de l’intérieur - ndlr) a été dissoute, mais la plupart des officiers ont été recasés dans d’autres institutions policières ou sécuritaires.

Je ne minimise pas l’importance des changements déjà opérés et le processus de la révolution est encore en cours. Mais je trouve les améliorations lentes, bureaucratiques et insuffisantes.

«Trouver l'équation entre la modernité et l'islam»

Se dirige-t-on vers une Egypte plus séculière ou davantage islamisée ?

Les Frères musulmans ont participé à la révolution sans en être à l’initiative, et, pour la plupart d’entre eux, sans esprit révolutionnaire. Ils étaient là parce qu’ils étaient la seule force d’opposition organisée en Egypte. Et ils ont ensuite profité d’un vide, parce qu’ils en avaient à la fois les capacités et l’envie, d’autant qu’ils ont été interdits de parler et de s’exprimer depuis près d’un demi-siècle ! Ils avaient l’impression que leur heure était enfin arrivée.

Mais ils ont poussé à des amendements a minima de la constitution, et appelé à voter oui au référendum validant cette petite révision de la Constitution (le oui l’a emporté par 77% des voix le 20 mars dernier - ndlr), en agitant des épouvantails. Leur crainte était que, si le non l’emportait, une réforme plus approfondie de la Constitution en supprime ou en modifie l’article 2, qui stipule que les principes de la sharia (la loi islamique) constituent la source principale de la législation égyptienne. Et ils sont parvenus à propager cette crainte dans tout le pays comme le feu sur le foin.

Êtes-vous pour la suppression de cet article 2 de la constitution égyptienne ?

Personnellement, oui. Mais ce serait un manque d’intelligence de le proclamer trop fort en ce moment, parce que les Egyptiens sont sous tension et sont prêts à défendre jusqu’à la mort cet article. Les démocrates qui veulent un pays plus sécularisé doivent faire attention à ne pas être dans la provocation, mais se rendre aussi compte que la révolution égyptienne se trouve aujourd’hui à un carrefour. Elle peut encore emprunter des directions fort différentes.

N’oublions pas que la forme que prend un mouvement dépend en partie de sa forme originelle. Or, cette révolution n’est pas, en ces débuts, une révolution où le facteur religieux a été important. Il existe pourtant, selon moi, un véritable risque de voir les Frères musulmans confisquer de nombreux aspects de cette révolution.

Existe-t-il de véritables contradictions entre les aspirations démocratiques nées de la révolution du 25 janvier et le programme des Frères musulmans ?

Je pense. Et je pense aussi qu’il est tout à fait possible que les Frères obtiennent de 30 à 50% des sièges au Parlement. Les Frères musulmans ne sont pas un mouvement homogène, mais je ne souhaite pas qu’ils prennent le pouvoir, malgré leur amour, réel, du pays et des Egyptiens, parce que la plupart d’entre eux gardent, au fond d’eux, une vision naïve, selon laquelle la manière dont vivait le prophète peut servir pour gouverner la société aujourd’hui. Pour certains d’entre eux, ce n’est pas seulement de la naïveté, c’est aussi de la bêtise.

Un pays conduit par les Frères musulmans, malgré toutes leurs bonnes intentions, malgré tout ce qu’ils disent, serait une forme d’anachronisme fondé sur une lecture trop littérale du Coran. Ils sont sans doute sincères quand ils affirment qu’ils veulent un Etat civil et non religieux, mais leur arrière-fond conceptuel demeure inadapté au monde contemporain.

Mais cela ne signifie pas que l’Islam soit incompatible avec le monde contemporain. Je me méfie autant de l’opportunisme de certains penseurs dits « libéraux » qui veulent évacuer toute référence à l’Islam. Je me définis comme un penseur islamiste, tandis que les Frères musulmans ne sont souvent que des islamistes sans pensée. Et, en tant que tel, mon objectif est de résoudre l’équation compliquée, mouvante mais possible, entre la modernité et l’Islam. J’espère que cette révolution permettra de résoudre cette équation.

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