Sous l’étoile double des Tarkovski père et fils

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La récente publication d’une anthologie de poèmes traduits du russe d’Arséni Tarkovski, père du cinéaste Andreï, permet de vérifier que s’il y a des enfants prodiges en art, il arrive aussi que des ascendances s’y exercent avec prodigalité.

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En art comme dans les sentiments, il arrive que l’histoire retienne le caractère double de certaines destinées. Ainsi, en 1962, l’année même où Andreï Tarkovski réalise sa première véritable œuvre cinématographique avec L’Enfance d’Ivan, son père Arséni, à l’âge de 55 ans, publie de son côté son premier livre de poèmes. Aussi tardif que cela puisse paraître pour une première publication, c’est ce poète pourtant qu’Anna Akhmatova désigne alors comme l’un des plus importants révélés par la dernière période du « dégel » sur les lettres soviétiques, après la mort de Staline.

Arséni T. Arséni T.
Né en 1907, en Ukraine, Arséni Tarkovski est l’enfant de ce siècle guerrier et révolutionnaire jusque dans ses apprêts techniques. Dans ces langes avec son fils Andreï se dessine la filiation de cette psyché moderne du visible qu’est le cinématographe. Il en ira de l’un à l’autre, d'un art à l'autre, comme de la métamorphose des mêmes visions saisies à l’état natif. Nul autre sans doute qu’Arséni pouvait confier à son fils après avoir vu son film Le Miroir : « Andreï, ce ne sont pas des films que tu fais. »

Issu d’une famille russophone de poètes engagés, liés à des mouvements anarchistes, Arséni étudie à Moscou où il fréquente les milieux littéraires avant de se consacrer lui-même à la traduction (avec un goût particulier, en sus du polonais, pour les langues orientales). Dès 1939, il se lie à son retour de France avec Marina Tsvetaeva, à qui il n’aura de cesse de dédier de nombreux poèmes bien après son suicide, en août 1941. Peut-être sa blessure de guerre en décembre 1943 (correspondant au front, il y perdit une jambe) l’a-t-elle rendu insensible à la terreur stalinienne, « toujours est-il », comme le signale son traducteur attitré, Christian Mouze, qu’il « n’a pas hésité à nouer des liens avec des poètes étroitement surveillés (Tsvetaeva) ou en disgrâce (Akhmatova) ».

L’autre grande influence qui, loin de se démentir au fil du temps, va au contraire trouver à s’imprimer profondément dans son œuvre, c’est celle d’Ossip Mandelstam. C’est là tout l’intérêt de cette seconde publication en langue française d’Arséni Tarkovski (mort en 1989), présentant un large éventail de ses poèmes (de 1929 à 1977), que de permettre de percevoir son évolution. Ainsi son sens du poème dramatique le mène-t-il tout d’abord à envisager son écriture comme une plongée au cœur même de l’Histoire. Cette veine culmine jusqu’au poème éponyme du recueil, « L’avenir seul » (datant de 1960), où le monde vient spectaculairement envahir la vie intérieure du poète, jusqu’à ce que celui-ci le fasse résolument sien : « Je languissais au milieu de ma propre foule, / Encore que je m’ouvris comme une ville / Et m’encombrai de faubourgs. »

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Mais le meilleur est toujours à venir, au sens d’Ossip Mandelstam, c’est-à-dire avec des mots-images (« mot-psyché », a dit Mandelstam du « mot vivant » dans son essai De la poésie) plus simples encore, plus épurés. Car dans le poème d’Arséni Tarkovski, le mot est une forme qui évolue librement. Il s’inspire librement du tableau vivant du monde, comme dans le poème « Le timbre » (1961) :

Je suis immortel tant que je ne suis pas mort,
Et pour tous ceux qui ne sont pas encore nés
Je déchire l’espace, telle la sonnerie
Du téléphone des temps à venir.

Pour cet auteur, non dénué de sens de l’absurde (tradition russe oblige), il n’en reste pas moins que « s’occuper de poésie est une chose grave », comme le rappelle Christian Mouze dans son introduction. Mais s’il se garde de tous jeux langagiers calculés ou abstraits, il ne se laisse pas davantage aller à la moindre pesanteur réflexive. Dans un poème en hommage à Mandelstam, cela donne ceci :

Là, dans ces vers, peu de paysages,
Seulement la pagaille d’une gare,
Le remue-ménage d’un théâtre,
Seulement les gens tant bien que mal,
Le marché,
La queue, la prison.

La vie sans doute en a rajouté,
Le destin s’est prononcé.

Loin de condamner le prosaïsme des interminables jours de pluie, sa main d’écriture sait en reverser et en répandre toutes les gouttes à ras bords du poème, en faisant sa matière même :

Trois jours que la pluie tombe,
Une glace grise se répand,
Elle froisse les plumes, lave le bec
Des freux sur le bouleau
(La pluie pénètre).
                            Non sans raison
Contre la prose (elle s’infiltre partout),
Le cœur se serre,
Contre la pauvre prose du bouleau,
De la rivière et derrière la rivière
(Presque en pleurs),
                                 contre la pauvre prose
Du papier sous la main.

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