Karla Suarez, «un pays où il y avait beaucoup de rêve»

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Inconnues et variables, ensembles, postulats et fractales : avec une rigueur toute mathématique, Karla Suarez invente dans La Havane année zéro une chasse au trésor – historique et affective – sur fond de Cuba abîmé dans la crise. Pessimisme enjoué, bus bondés et invention du téléphone. Entretien vidéo.

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Karla Suarez est une femme double. Mathématicienne de formation, elle a toujours écrit, aussi loin qu’elle s’en souvienne. Vivant au Portugal, après plusieurs années en Italie et en France, c’est à Cuba qu’elle situe son roman, lieu quitté et toujours aimé.

Karla Suarez, La Havane année zéro © Mediapart

A Cuba et très précisément en 1993, alors que la crise économique – choc en léger différé après l’éclatement du grand frère russe – prive les habitants de La Havane de presque tout. « L’année des coupures d’électricité interminables, quand La Havane s’est remplie de vélos et que les garde-mangers étaient vides. » On parle alors, sur l’île, de « l’option zéro ». C’était « comme se trouver dans une série mathématique qui ne mène à rien ». La récession n’est pas seulement matérielle : le présent désavoue un passé qui pariait sur le futur. La question se pose pour ceux qui, jusque-là, n'y pensaient pas : partir, rester.

Julia, la narratrice, se voyait chercheuse, elle végète dans un collège. Euclides qui fut autrefois son prof de fac, puis son amant, se remet mal d’un divorce, encore plus mal du départ de ses enfants pour l’étranger. Leonardo vit presque de l’air du temps, et écrit. Est-ce l’ennui ? Le désir, au fond, d’écrire une page un peu glorieuse de l’histoire de Cuba, même à propos d’un Italien qui n’y aura passé que quelques années ?

Porte de garage à Alamar © DR Porte de garage à Alamar © DR

Tous s’entichent d’Antonio Meucci, inventeur aux talents multiples, ami de Garibaldi qui, alors qu’il s’était installé à Cuba où il donnait libre cours à sa créativité au théâtre du Talcon, découvre par hasard, au cours d’une séance d’électrothérapie, les bases du téléphone, qu’il perfectionnera ultérieurement. Las, Meucci est aussi brillant que malchanceux en affaires. Une fois installé aux Etats-Unis, il dépose bien un brevet provisoire, qui deviendra caduc faute des dix dollars nécessaires à son renouvellement… Et Graham Bell de ramasser la mise deux ans plus tard, avec fort soupçon d’entente illicite et spoliation... Or, il existerait, à Cuba, un document prouvant l’antériorité des travaux de Meucci.

Tous vont mentir, se mentir et trahir. Est-ce l’ennui ? Le désir de s’inventer des vies qui ne se résument pas à la débrouille quotidienne, à la traque aux pièces de rechange, ou, ironie, au téléphone en état de marche ?

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