J. M. Coetzee : ce monde où nous vivons presque

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Grand retour à la fiction de J. M. Coetzee, prix Nobel, avec ce récit magnifique, épuré, dans un pays où débarquent ceux qui « repartent de zéro ». Au prix de leur mémoire, les voici en un lieu exempt d’excès, plein de « bonne volonté », passablement triste et comme évidé. Un lieu tout proche, familier,  qui va prendre vie. Extrait du livre en fin d'article.

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John Maxwell Coetzee, né et grandi en Afrique du Sud, aura, dans le cours d’une œuvre multiple et dense, parlé de l’apartheid, bien sûr, de la différence, de la violence, grands thèmes et écriture royale qui lui ont valu le Nobel 2003. Avec Une enfance de Jésus, on pourrait le lui redonner : sujet, lieux, sensualité et pouvoir d’évocation d’une écriture dégraissée à l’extrême, l’écrivain nous embarque en étrange familiarité.

Souvent, dans ses romans, et les dégageant ainsi d’une lecture assujettie aux circonstances, Coetzee ne nomme pas les endroits, ou les nomme autrement, le particulier plutôt que le général, le frontal. C’est une option qui libère l’écriture comme la pensée ; on l’a comparé à Kafka et à Beckett et il y a bien là de la filiation littéraire, humour compris.

Une enfance de Jésus (le titre n’est franchement pas la meilleure part du livre et aura abusé, déjà, quelques lecteurs professionnels…) prend place, elle aussi, en un lieu inconnu qui a l’air connu. On comprend vite que vastes sont les espaces, longs, les déplacements des docks aux Barres, utilitaire, l’architecture, spartiate, le confort, et qu’ici, on parle espagnol. C’est l’immense force du livre, le trait est souple et minimal, et en deux paragraphes sur le trajet d’une cale au quai, via une passerelle qui vibre au-dessus de l’eau, le travail est dit. Tout se lit dans la fluidité, la clarté, la perception, les scories ont été évacuées.

Au camp de Belstar arrivent ceux qui ont choisi de vivre là ; ils vont y passer les trois mois règlementaires, le temps d’apprendre les rudiments de la langue, d’être re-nommés, de gommer ou de renoncer à leur passé. Rien d’un reconditionnement familier aux lecteurs de science-fiction, la dystopie est bien plus subtile. Peut-être une adhésion requise aux nouvelles normes, prix de la nouvelle identité ? Ici, où tout le monde se nomme Eugenio, Inès ou Fidel, un homme de 45 ans environ devient Simon et l’enfant qui l’accompagne, David. David, bientôt 6 ans, n’est pas content de s’appeler David. Mais il leur faut faire avec ce biblique tombé du dossier.

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Non, nous ne sommes pas dans un futur immédiat quelconque, mais, comme séparé par un voile des apparences, le bruit du quotidien, à un mètre de celui que nous vivons, aujourd’hui et maintenant. Des indices, souvent facétieux, nous sont donnés. Un endroit se nomme Punto Arenas, c’est presque le Chili, mais ce n’est pas le Chili. L’enfant s’éprend de Don Quichotte, un livre de la bibliothèque, et c’est bien le livre de Cervantès, qui ici se nomme Benengeli. Le même monde, mais à côté, en voie parallèle. Passent Platon, ou Gertrude Stein, mais là n’est pas l’important.

Les docks, les Barres, tout est très repéré et sans axe. Simon se sent jeune mais accuse l’effort lorsqu’il trouve son job, à coltiner les sacs, est habité par des interrogations, ne cherche pas l’embrouille mais la provoque parfois, ne sait plus d’où quelques certitudes lui viennent, mais les affirme, tranquille. Il protège cet enfant qui sur le bateau portait une lettre de sa mère attachée autour du cou, et l’a perdue ; nul ne sait qui il est. Il pense qu’à cet enfant il faut une mère, et pense aussi que cette mère, il la reconnaîtra, il la « saura ». Nous, nous n’en saurons pas plus, puisque le passé manque. Simon cent fois devra répéter qu’il n’est pas le père.

En une nuit dans le jardin minable d’une jeune femme, une de ces imprécisions et erreurs administratives qui font le cauchemar des démunis, une rage rapide parce que dans cette nouvelle langue on ne sait pas tout exprimer, une soumission à ce qui se présente car pas le choix, quelque chose de l’émigration se dit. Éradication du passé pour intégrer un nouveau monde dont on n’aborde que les contours, poussiéreux, comme ces Barres, ces logements minimaux, ces épiceries où tout manque sauf le strict nécessaire, ces bus qui ne roulent plus le dimanche vers la ville. C’est, déjà, une parabole.

Mais tout va bien. On ne sait ce qu’ont vécu les habitants des Barres, avant ; eux ne le savent plus non plus. On pressent, à leur façon de s’adapter, et parce qu’une mère a collé à bord d’un navire son jeune fils avec lettre au cou, que ce fut terrible, humainement, politiquement ou économiquement. Ou tout à la fois.

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