Super (pas) triste rencontre avec Gary Shteyngart

Par et

Rencontre du troisième type avec Gary Shteyngart : l'auteur de Super triste histoire d'amour parle d'Amérique («de l’histoire ancienne»), de roman, de New York et de «quotient de baisabilité». Super triste donc super drôle. Entretien, premières pages du roman en pdf (et lecture par l'auteur).

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Super triste rencontre avec Gary Shteyngart (mais vraie) © Mediapart




Avec Le Fond du ciel (Seuil, 2010), Rodrigo Fresán disait écrire de la «science non fiction» et travaillait le lien intime de la SF et de l’amour. Ce projet pourrait aussi bien définir le troisième roman de Gary Shteyngart, Super triste histoire d’amour (L’Olivier). Un roman d’amour : Lenny Abramov rencontre l’idéal fait femme, Eunice Park, «une très jeune Audrey Hepburn asiatique» au corps «d’une fraîcheur obscène». Mais aussi une histoire de «science non fiction» tant l'avenir décrit dans ce livre est notre présent poussé dans ses retranchements.

Dans ce futur extrêmement fort et incroyablement proche, «New York est dépassé», «l’Amérique, c’est de l’histoire ancienne» : sa domination mondiale a fait long feu, elle est en guerre contre le Venezuela, la Chine a racheté Wall Street et «StatoilHydro, la compagnie pétrolière nationale norvégienne» a fait main basse sur son immobilier. «On est en plein dans 1984, ma belle». L’Amérique est une dictature militaire, mené d’un gant de fer par Rubenstein, «le boucher».

Tableau sombre, très sombre. Et 1984, oui, date fondatrice de cette Super triste histoire d’amour, qui s’amuse d’un parallèle possible avec le roman d’Orwell et cite Threads, documentaire post-apocalyptique diffusé sur la BBC en 1984, justement. Mais 1984, c’est déjà la préhistoire, comme la musique du «Dylan première période» ou les vieux tubes d'Arcade Fire que diffuse une «chaîne hi-fi vintage» au Cervix, «nouveau bar branché de Staten Island». L’Amérique s’effondre, le dollar est indexé sur le yuan, la tour Freedom est «en faillite et vide». Partout «la fatigue de l'échec imposé à un pays qui ne croyait qu'au succès. Le produit final de notre profond épuisement moral».

Lenny Abramov, 40 ans, est américain, juif et d’origine russe — ce qui fait de lui un spécialiste ès chutes d’empires et peurs ancestrales —, un «dinosaure». Le «dernier lecteur sur terre», qui possède un «mur de livres» dans son appartement en plein Manhattan (désormais un «district paumé»), cite Tchekhov et Tolstoï. Et même Whitney Houston. Pire, il écrit un journal intime.

Lenny n'a rien d'exceptionnel, pourtant, loin de là. Il incarne même «l’insignifiance», «un corps quelconque dans un monde où seul l’extraordinaire fait l’affaire», un monde de l'image et de l'apparence. Mais il pense, il réfléchit, il lit, dans cet univers dominé par la technologie, où les hommes, «bobos mi-humains mi-WiFi», ne peuvent plus vivre sans leurs «äppäräti» — sortes de smartphones qui savent et disent tout de vous, en permanence et en transparence, évaluent et transmettent vos niveaux de crédit, ¥uanabilité, baisabilité. Selon les normes de son äppärät, la personnalité de Lenny Abramov, amateur d’«article Media relié, imprimé, anélectronique» (= livre), tient en quelques chiffres clés : «New York, 10002 NY. Revenu moyen depuis cinq ans, 289 420 $ indexés sur le yuan. Tension artérielle actuelle 12,7. Groupe sanguin O. 39 ans, durée de vie estimée à 83 ans (47% de la durée de vie écoulée; 53 % restants). Profil du consommateur: hétérosexuel, antisportif, pas de véhicule, antireligieux. Préférences sexuelles: Asiatiques/Coréennes».

Justement, Lenny tombe amoureux de Eunice Park, 24 ans, Américaine d'origine coréenne, «tout en timidité et fous rires», «taches de rousseur au clair de lune». Elle vit rivée à son äppärät, «verbale» sur les réseaux sociaux, manie l’acronyme comme Lenny la littérature russe — en virtuose —, est experte en «PhD (phallus démentiel – pretty huge dick en VO)» et autres «LV» (et Lenny espère que cela signifie «légende vivante» et pas «loque vieillissante»). Elle passe ses journées sur le réseau GlobAdos ou à acheter des fringues.

Elle rencontre Lenny. D’abord terrifiée par ses ongles des pieds et sa pilosité, elle finit par avouer à sa copine de chat Languedepute : «Bon, il lit VRAIMENT VRAIMENT au lieu de scanner. Y a pas de quoi fouetter un ours». Autant dire qu’elle est amoureuse. Deux mondes se rencontrent, deux manières de vivre et de penser radicalement antagonistes. Que devient l’amour dans un monde post-littéraire et post-apocalyptique ?

Telle pourrait être la question centrale posée par Super triste histoire d’amour. Un roman inclassable, magistral, croisement étrange et miraculeux d’Orwell et de Kundera — ou plus précisément de 1984 et L’Insoutenable Légèreté de l’être —, une rencontre (du troisième type). Comme la nôtre avec son auteur Gary Shteyngart.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Nous avons rencontré Gary Shteyngart le 20 janvier 2012, à Paris.

Pour obtenir les sous-titres dans les vidéos, cliquez sur cette icône (elle apparaît au passage de la souris sur la vidéo) et choisissez la version française.