Au Quai d'Orsay, la diplomatie et les idées fricotent pendant une nuit

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Le Quai d’Orsay et l'Institut français ont innové en accueillant, pendant toute une nuit, un parterre d’intellectuels français et étrangers et un public nombreux, aussi jeune qu’assidu. Pour y piocher des idées nouvelles ou instrumentaliser quelques belles paroles ?

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Qu’allait faire, pendant près de huit heures, dans la nuit du 27 au 28 janvier, la fine fleur de l’intelligentsia mondialisée, sous les dorures pompeuses et les gigantesques lustres du Quai d’Orsay ? Participer à la première « nuit des idées » organisée conjointement par le ministère des affaires étrangères et l’Institut français, le principal opérateur de la culture française dans le monde.  

Dans le luxueux bâtiment transformé en université populaire de haut vol, plus de 4 000 personnes, sur 15 000 inscrits, majoritairement jeunes et étudiants, ont pu circuler huit heures durant, entre une librairie éphémère, un food-truck installé dans la cour du ministère, et les impressionnants salons où se tenaient des discussions réunissant un casting prestigieux et international : le philosophe Bruno Latour, l’architecte Rem Koolhaas, les historiens Patrick Boucheron et Achille Mbembe, le juge à la cour suprême américaine Stephen Breyer, l’avocat Robert Badinter, la sociologue Saskia Sassen, le philosophe Souleymane Bachir Diagne, le politologue Olivier Roy, mais aussi la hackeuse taiwanaise Audrey Tang, le responsable du machine learning de Google, Blaise Aguera y Arcas, ou encore l’artiste chinois Huang Yong-Ping…

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En dépit de thématiques sans doute trop vastes (« Quelle citoyenneté ? » ; « Quelle richesse ? » ; « Quelle vie ? »…), de « dialogues » parfois réduits à des prises de parole successives, d’un dispositif solennel empêchant la participation du public et d’un apparat majestueux compatible avec des approximations techniques, celles et ceux qui se pressaient encore à la fin de la soirée pour la conférence de clôture intitulée « Le monde d’après-demain » ont eu le sentiment d’assister à un moment inédit, tissé de petites fulgurances et d’une ambiance étonnante. Mais ils se partageaient, en sortant, entre deux interprétations antinomiques sur la nature de ce à quoi ils avaient assisté : une récupération habile du monde intellectuel par la diplomatie française ou l’entrée en grande pompe des idées dans les palais de la République ?

La réponse à cette question sera sans doute écrite dans la politique, notamment étrangère, de la France dans les prochains mois. En effet, le plus frappant, durant cette « nuit des idées » a été le contraste entre les paroles des intervenants et les actions concrètes d’un gouvernement incapable « d’imaginer le monde de demain » – l’intitulé de cette nuit des idées – autrement qu’en endossant des habits belliqueux à l’extérieur et autoritaires à l’intérieur.

Un contraste que n’a d’ailleurs pas manqué de relever avec un ton décapant le philosophe croate Srecko Horvath en critiquant la politique extérieure de la France consistant à vouloir exporter la démocratie avec des bombes en Libye ou en Syrie, et à utiliser l’étendard des Lumières pour « éclairer tout le monde sans se regarder soi-même », tout en faisant l’impasse sur l’état de « post-démocratie » dans lequel seraient nos sociétés européennes soumises à la « raison capitaliste ». Mais Laurent Fabius avait alors déjà quitté la salle…

De manière moins frontale, nombre des prises de parole entendues cette nuit-là résonnaient, sous les lambris dorés et les plafonds hauts, comme une critique en règle de la politique qui nous gouverne aujourd’hui. Dans un des dialogues les plus intéressants de la soirée, les historiens Patrick Boucheron et Achille Mbembe ont ainsi taillé en pièces les fantasmes identitaires, la gestion actuelle de la crise des réfugiés et vanté les vertus du « Tout-Monde » cher à Édouard Glissant, ce qui ne manquait pas d’ironie le soir même de la démission de Christiane Taubira, disciple du poète et dernière figure de gauche du gouvernement actuel…

« La brutalité aux frontières nous pose au moins une question, a insisté l’historien camerounais, auteur de Critique de la raison nègre (éditions La Découverte) : comment revenir à une idée du commun et à des généalogies communes, là où la guerre constitue à la fois le remède et le poison de notre époque ? Comprendre, en ouvrant toutes les archives du monde, que l’autre n’est pas hors de nous, mais en nous, nous indique que nous ne pourrons pas sanctuariser une part du monde en semant le chaos dans d’autres parts du monde, et en obtenant ainsi sécurité et liberté. » « Je parle, insistait celui qui vit et enseigne entre les États-Unis et Johannesburg, depuis l’expérience sud-africaine par laquelle nous avons appris que nous n’avions pas d’autre choix que de vivre exposés les uns aux autres, si l’on ne voulait pas revenir au vieux fantasme de la séparation et de son corollaire l’extermination. »

Patrick Boucheron, récemment nommé au Collège de France et auteur d’une leçon inaugurale remarquée et programmatique, a enchaîné en rappelant que lorsqu’il avait commencé sa carrière de médiéviste, il n’imaginait pas que « savoir ce qu’est un califat ou une croisade pourrait avoir une utilité sociale ». Mais que le savoir historique, notamment dans la profondeur et les décentrements permis par l’histoire globale, pouvait retrouver une forme de « tonicité sociale », permettant de « dépayser l’Europe » et de dénier aux Européens le « privilège exorbitant de la curiosité du monde dont les “grandes découvertes” furent le nom ». À condition toutefois de s’intéresser aux « soutes de l’histoire » et de ne pas se « payer de mots », tant l’histoire a d’abord été instituée pour tracer des frontières, a insisté l’historien, en rappelant que c’était dans ce même Quai d’Orsay qu’Aristide Briand, alors ministre des affaires étrangères, avait mis sur pied, en 1917, le Comité d’études, rempli de géographes et d’historiens, destiné à définir les futures frontières orientales de la France et du Proche-Orient...

Des outils numériques de la démocratie participative exposées par Audrey Tang, à la leçon du philosophe Bruno Latour sur l’urgence de réorienter en profondeur notre trajectoire de développement tout en évitant un « sauve-qui-peut régressif vers les identités », en passant par l’injonction de Souleymane Bachir Diagne à « comprendre le pluralisme profond des voies spirituelles » en se détachant aussi bien des formes « pétrifiées » de la religion quand elle est réduite à la « liste des choses interdites et permises » que de « la vision étriquée et wéberienne de la nécessaire sortie de la religion », ou encore l’insistance d’Olivier Roy sur la manière dont la « crispation sur l’islam cache une phobie du religieux » et escamote un nécessaire conflit de valeurs sur la pratique publique de la foi derrière une querelle sur l’axe fondamentaliste/modéré, alors que « la réduction de la religion à un système de normes vient précisément du fait qu’elle a été expulsée de la société et de la culture en général », il existait beaucoup de pistes pour le gouvernement actuel sur une manière de comprendre le monde et son avenir, et réorienter sa politique intérieure comme extérieure…  

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