Quelle nouvelle condition urbaine? Lectures pour les futurs maires

Par

Le second tour des élections municipales se profile sans que la réflexion sur les mutations de la ville ait été invitée dans les débats. Revue de quelques termes à la mode et des nouveaux lieux où se pense la ville contemporaine.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

Dans la réflexion qui se développe aujourd'hui autour de la ville ont récemment émergé plusieurs termes, dont certains relèvent de la communication, à l’heure où les villes sont poussées à vendre leur image comme des marques le feraient. Mais d’autres concepts ouvrent de nouvelles manières de penser le fait urbain. Que valent trois des slogans urbains les plus souvent entendus aujourd’hui : suburbia, ville-compacte et smart-city ?

  • Suburbia

C'est sans doute le mot urbain de l’année 2013. Un état de fait en partie lié au livre percutant de l’écrivain et philosophe Bruce Bégout, paru au printemps dernier aux éditions Inculte. « À dire vrai, la suburbia ne peut plus être envisagée comme une simple extension périphérique de la ville, ce qui la ceint de partout et s’étend autour d’elle, écrit ce maître de conférences à l’université Bordeaux II. Et c’est pourquoi elle se nomme suburbia, et non plus banlieue ou faubourg (…) La suburbia n’est plus simplement ce qui ceinture la ville et constitue ses abords interminables et honteux, ses marges obscures et sans intérêt, elle devient une nouvelle manière de penser et de constituer l’espace urbain. Elle forme un espace autonome qui possède ses propres lois d’occupation du sol, qui invente une manière particulière de vivre qui n’est plus obnubilée par la configuration classique de la ville et qui ne cherche plus à la singer. »

À rebours de l’image négative de cet espace « fait de centres commerciaux, de stations-service, de motels, de magasins discount, de zones géantes d’activités, de quartiers résidentiels, d’échangeurs d’autoroute et de terrains vagues », que Télérama décrivait voilà quelque temps comme la « France moche », Bruce Bégout estime que « c’est là que les choses se passent ».

Pour le philosophe, « face à l’uniformisation sociale, culturelle et politique de la ville » traditionnelle qui ressemble de plus en plus à un musée, « à savoir un lieu policé où l’on entasse des choses du passé pour le simple plaisir de les contempler de temps en temps », tous les problèmes et les défis de la ville du XXIe siècle « naissent désormais dans la suburbia : la privatisation de l’espace public, la conjugaison urbaine de la consommation et du divertissement, la ségrégation sociale et raciale. Les émeutes suburbaines elles-mêmes montrent où bat le pouls véritable de la ville. La vitalité suburbaine s’exprime aussi bien dans le consumérisme obsessionnel que dans les remises en cause violentes de la société. » Une réalité inédite qui serait un résultat notable de la gentrification des villes-centre et du fait « que la ville traditionnelle a abandonné ce qui faisait l’élément moteur de la vie urbaine, l’antagonisme ».

 © Aurélien Pic © Aurélien Pic

C’est bien la dialectique, possible ou empêchée, de la ville de demain qui intéresse le philosophe qu’est Bruce Bégout. En effet, selon lui, « la suburbia – ce mot qui veut dire l’extension des villes au-delà de leurs limites, la dissolution de l’urbain dans un espace sans centre ni périphérie – condense la négativité comme jamais : l’hyper-consumérisme, la pression écologique, la violence urbaine, le repli individualiste et défensif, l’enlaidissement des entrées de ville, la peur, l’isolement, le vide culturel, l’ennui. Mais parce qu’elle laisse advenir cette négativité, elle s’y expose, y fait face et tente tant bien que mal d’inventer, parfois de façon naïve et outrancière, avec ses moyens, des formes de vie qui persistent dans cet environnement hostile ; et c’est pourquoi, en dépit des multiples reproches qu’on peut lui faire (laideur, monotonie, anomie, etc.) et qui sont souvent justifiés, elle fait pourtant preuve d’un dynamisme qui ne se contente pas de louer l’énergie pour l’énergie mais qui, de manière dialectique, objective cette négativité pour la dépasser ».

Pas sûr que les arguments de Bruce Bégout arrivent à convaincre une pensée de gauche qui, socialiste ou écologiste, n’a jamais aimé les zones pavillonnaires, incarnation d’un habitat individuel opposé à l’habitat groupé, puis domaine d’extension privilégié de la civilisation de la voiture…

Il n’emportera pas non plus nécessairement l’adhésion de certains chercheurs qui jugent que ce modèle de la suburbia est trop lourdement ancré aux États-Unis pour décrire adéquatement certaines mutations des villes européennes, qui divergent de l’archétype qu’est Los Angeles, ville à laquelle Bruce Bégout avait consacré un autre ouvrage intitulé Zéropolis. Mais son essai, polémique et décapant, a le mérite de faire voler en éclats certains cadres de pensée sur la ville, encore trop souvent chargés d’un imaginaire de la flânerie, plus vraiment adapté aux mutations de la cité contemporaine. 

Un autre ouvrage récent sur le même thème, signé par Jean Taricat, sociologue et historien, estime quant à lui qu’il serait faux de présenter « la suburbanisation comme le résultat incontrôlé d’un dérèglement urbain. Emporté par l’individualisme automobile, antichambre de l’individualisme pavillonnaire, l’étalement urbain, avec ses tapis de maisons individuelles, ses centres commerciaux, ses zones d’activités, aurait, malgré tant d’efforts déployés en matière de transports publics, échappé à tout contrôle ».

Au contraire, comme il veut le montrer dans Suburbia. Une utopie libérale, publié par les éditions de la Villette l’automne dernier, cette « colonisation ininterrompue à ce jour d’une grande partie du territoire rural est un projet et non le résultat inopiné d’un laisser-faire », porté par le rêve libéral d’une « démocratie de propriétaires ».

 © Aurélien Pic © Aurélien Pic

Pour l’auteur, ce projet accompagné par l’État providence à grands coups d’infrastructures, notamment autoroutières, est en train de se retourner contre ce dernier. Le succès de la suburbanisation, qui accueille aujourd’hui un nombre sans cesse croissant d’habitants, creuse la crise de l’État, parce que la « démocratisation de l’accès au patrimoine immobilier a développé une société civile de citoyens-propriétaires bien organisés, plus adepte de l’entre-soi, donc moins désireuse des protections et solidarités assurées par la puissance publique ».

En conclusion de son livre, Jean Taricat juge donc que « l’élargissement du droit au patrimoine ne semble ni de gauche ni de droite mais quoi qu’il advienne, il contribuera à rogner l’assiette des droits sociaux en ouvrant par le patrimoine un autre accès, sélectif, aux régimes de protection sociale (…). À travers la défense des valeurs immobilières, ce sont la protection sociale, la retraite et le capital scolaire dans le budget familial qui ont infiltré la question du logement ».

Si les analyses des deux auteurs sur la suburbia ne se recoupent pas, voire divergent par endroits, tous deux jugent que ce sont ces espaces méprisés, et souvent mal pensés, qui constituent les lieux les plus intéressants d’une cité contemporaine qui croit encore trop souvent à la centralité politique de son hôtel de ville.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

Merci à Aurélien Pic pour ses photos.