Quelle nouvelle condition urbaine? Lectures pour les futurs maires

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Ville compacte et smart-city

  • Ville compacte

« La notion de ville-compacte renvoie au problème de l'étalement urbain et à la difficulté à le maîtriser », explique Charlotte Vorms, maître de conférences en histoire à Paris 1 et membre fondateur de la rédaction de Métropolitiques. Cette injonction à la ville dense désigne un mouvement inverse de celui qu’on a connu après la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il paraissait prioritaire de décongestionner et de désengorger les villes. Elle est portée par des préoccupations notamment écologiques, mais il demeure des divergences fortes sur la manière d’y parvenir…

« La notion de smart downsizing, par exemple, vise à recréer, dans des villes perforées et en crise, des îlots de densité, avec l’idée que c’est celle-ci qui fait l’urbanité, à la fois en termes de bâti et d’habitants, mais aussi de continuité territoriale, explique Flaminia Paddeu, géographe qui rédige une thèse sur les quartiers défavorisés à Detroit et dans le Bronx et est l’une des membres à l'origine de la revue en ligne Urbanités. C’est une notion polémique, car elle vient du monde de l’entreprise, et qu’accélérer le déclin de certains lieux pour en faire des espaces à la fonction renouvelée, par exemple un parc, peut impliquer de devoir déplacer des populations. »

 © Aurélien Pic © Aurélien Pic

Le projet BIMBY, acronyme de Build In My Back Yard, à savoir « construis dans mon jardin », en écho inversé à l’expression NIMBY (Not In My Back Yard : pas dans mon arrière-cour), réfléchit, lui aussi, à la manière de re-densifier la ville, non pas en recréant des entassements de grandes barres, mais par un habitat individuel contrant l’étalement pavillonnaire à base de petits immeubles finement agencés sur le parcellaire existant. Porté par un financement de l’Agence nationale de la recherche et des architectes comme David Miet ou Benoît Le Foll, ce projet a pour but de montrer qu’il peut exister des convergences entre l’intérêt des particuliers et celui de la collectivité, notamment pour l’optimisation des infrastructures existantes.

Il n’en est toutefois encore qu’à ses balbutiements, tant une telle option ne se limite pas à des enjeux urbanistiques ou géographiques, mais impliquerait une réorientation plus générale de l’organisation sociale, en particulier pour tout ce qui concerne les articulations entre lieu de travail et lieu de vie.

  • Smart City

« Le thème de la Smart City que survalorise le maire de Lyon me fait sourire, juge Olivier Mongin, co-animateur de la revue Tous urbains. La ville intelligente permet d’abord de tout contrôler, même si je dis ça sans nostalgie de la ville dans laquelle on pouvait se perdre, chère à Baudelaire ou Walter Benjamin. » Pour le philosophe Philippe Simay, « les smarts cities, concept émergent censé traduire l’avènement de villes durables économiquement et socialement, se limitent trop souvent à une apologie de l’intégration des technologies de l’information et de la communication dans le tissu urbain. Or qu’en est-il de ceux qui ne sont pas connectés, qui habitent entre les mailles des réseaux ? Il y a là un problème d’équité territoriale. Qu’en est-il aussi du corps, dont on ne parle pas ? On comprend encore mal comment ces technologies vont renouveler notre expérience physique de la ville ».

Le slogan de « smart city » recouvre en réalité fréquemment deux éléments souvent confondus, mais pourtant distincts : la ville numérique et la ville créative. Cette dernière désigne la manière dont des villes en déclin industriel, comme Manchester ou Saint-Étienne, ont vendu une nouvelle image fondée sur l’attraction des « classes créatives », à travers des réorientations économiques vers les start up, des reconversions architecturales modernistes et une valorisation du « green ».

« On peut s'interroger malgré tout sur la portée d'une telle réponse face au grand enjeu mondial qui est de savoir ce qu’on fait des villes en déclin, juge Charlotte Vorms. D'autant que ce type de politiques de revitalisation ont souvent un coût social important. » « Le plus intéressant dans les villes post-crise, juge Flaminia Paddeu, n’est sans doute pas le dernier lieu design ou la nouvelle galerie, mais la manière dont les habitants qui restent sur place se réapproprient l’espace public, par exemple via le développement de l’agriculture urbaine, comme à Detroit. »

Detroit © Flaminia Paddeu Detroit © Flaminia Paddeu

La ville numérique, ou connectée, est plutôt une manière de nommer les utilisations urbaines des nouvelles technologies, quitte à occulter le fait que celles-ci peuvent être totalement antagonistes. Un antagonisme qui ne dépend pas seulement de ceux qui possèdent et utilisent ces technologies – les autorités ou les simples citoyens – mais qui dépend aussi des usages contradictoires que l’on peut faire de, par exemple, la cartographie participative.

« À Detroit, explique Flaminia Paddeu, le smartphone a pu encourager un rapport participatif des habitants à la ville, mais dans des sens différents. On a vu arriver le blexting, terme forgé sur blight (qui désigne la dégradation urbaine) et texting, avec des brigades de gens qui parcourent la ville pour mettre à jour les données sur les 80 000 bâtiments abandonnés de Detroit, en recensant chaque parcelle abandonnée pour tenter de pouvoir mieux agir. Mais il s’est aussi développée une cartographie citoyenne consacrée à une thématique beaucoup plus sécuritaire qui utilise les moyens numériques pour savoir, avant d’acheter une maison, quels sont les quartiers ou les rues les plus dangereuses, et contribue donc à accentuer les phénomènes de relégation. »

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Merci à Aurélien Pic pour ses photos.