Quelle nouvelle condition urbaine? Lectures pour les futurs maires

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« Laboratoire de recherche sur le comportement collectif »

La réflexion sur la ville n'est pas neuve – mais les études urbaines sont arrivées récemment en France – qui ne dispose que depuis trois ans de trois nouvelles revues articulant science et politique : deux numériques et une papier.

En 1925, Robert Ezra Park, sociologue transfuge du journalisme, et Ernest Watson Burgess publient The City, livre fondateur qui, à partir de l’exemple de Chicago, considère la ville comme un « laboratoire de recherche sur le comportement collectif ». Pour ces précurseurs de l’École de Chicago, la ville est, dès cette date, un lieu d’interrogation pluridisciplinaire, espace d’une écologie urbaine, et territoire de luttes intenses entre les groupes qui y habitent.

À partir de là, les urban studies se sont progressivement constituées en champ de recherches actif, depuis les années 1950-60 aux États-Unis, où elles ont accompagné les mutations de la ville américaine dans l’après-Seconde Guerre mondiale. Elles ont pris pied en France surtout à partir des années 1990, même si on pourrait repérer des travaux pionniers, en particulier ceux de l’historien Henri Lefebvre.

Depuis le début des années 2010, certains acteurs des études urbaines tentent de manière plus volontariste de faire pénétrer leur savoir dans la sphère politique et de faire partager leurs conclusions au sein du grand public, à travers des colloques, des collections consacrées à ces thématiques, tel le sillon creusé en la matière par Les Prairies ordinaires, mais surtout trois nouvelles revues créées ces dernières années : Métropolitiques, Urbanités et Tous urbains.

Ces trois publications veulent faire prendre conscience des mutations déterminantes du fait urbain pour la condition de l’homme moderne. « Il n’y a pas en France d’études urbaines, sur le modèle anglo-saxon, parce que le monde scientifique est organisé par discipline davantage qu’en fonction des objets auxquels il se consacre », juge Philippe Simay, co-fondateur de Métropolitiques, qui s’est lancée à la fin de l’année 2010. « Pourtant, la ville est au centre des grands enjeux politiques sociaux et économiques d’aujourd’hui, d’autant qu’à l’ère de l’urbanisation planétaire, il n’y a plus d’alternative au modèle urbain. » 

Pour ce philosophe venu de l’autre grande revue en ligne, La Vie des idées, dont il a été rédacteur en chef, « la pollution, le logement, les transports poussent les citoyens, les chercheurs et les élus à s’intéresser à la production de la ville et à la qualité de vie qui lui est associée. Mais les lieux de réflexions et de débats sont rares, voire inexistants ».

 © Aurélien Pic © Aurélien Pic

Pour Olivier Mongin, co-fondateur et directeur de publication de la revue Tous urbains, trimestriel publié depuis le début de l’année 2013, « les problèmes urbains affectent aujourd’hui les représentations et le fonctionnement de la démocratie, alors qu’on continue à parler urbanisme au sens de connexions, de transports ou de logement ». Dans le numéro zéro de cette revue qui se veut « d’intervention publique », le texte liminaire, en forme de manifeste, insiste sur la nécessité d’une autre approche : « Nous avons souhaité sortir du bois de la pensée experte et du conseil. »

Ces trois revues ont aussi en commun de vouloir contourner ou combattre deux écueils propres aux publications sur la ville : leur tendance à ne s’adresser qu’à des professionnels en vidant les questions urbaines de leur substance politique et, corollairement, la dépendance financière fréquente des acteurs de ce milieu vis-à-vis de la commande publique et des collectivités territoriales.

« Les architectes, les urbanistes, les sociologues, les économistes – même les meilleurs – sont trop souvent liés aux commandes des collectivités territoriales, juge Olivier Mongin. Et les questions politiques sont souvent évacuées ou édulcorées. D’où notre volonté de faire une revue avec des textes courts, sous forme d’éditos et de prises de position. »

Pour Flaminia Paddeu, « il y avait une frustration face à un manque d'espace de liberté où s'exprimer sur les questions urbaines, on se sentait coincés entre une littérature scientifique et des revues esthétisantes, plutôt réservées à un public d’urbanistes ou d’aménageurs ». « D’où l’idée de lancer une revue en ligne, gratuite, sur un créneau situé entre la revue scientifique, le magazine et l’écriture de blog. On voulait aussi se démarquer de toutes ces publications gratuites qui prétendent parler de la ville mais qui réduisent le fait urbain à la consommation, au nouveau resto ou à la dernière boutique qui ont ouvert. »

Detroit © Flaminia Paddeu Detroit © Flaminia Paddeu

Ces revues viennent combler un manque. Les autres publications ayant pour sujet la ville sont exclusivement scientifiques, comme par exemple Métropoles, ou avant tout orientées vers un public spécialisé, à l’instar d’Urbanisme, d’autant plus depuis que le philosophe Thierry Paquot, qui en assurait la rédaction en chef, a passé la main. Et les médias généralistes ont également du mal à appréhender le fait urbain dans ses différentes dimensions de plus en plus connectées. Ils continuent ainsi à traiter dans des rubriques distinctes l’architecture, les transports, l’écologie, les modes de vie...

Une revue comme Esprit, grâce à des gens comme Jacques Donzelot, Olivier Mongin ou Michel Lussault, avait certes précocement traité la ville avec un regard politique, mais Métropolitiques et Urbanités constituent des espaces plus collectifs, rajeunis, qui ont fait le choix de la gratuité et du passage en ligne pour toucher un public plus nombreux. « Nous avons 100 000 visiteurs uniques par mois », explique ainsi Philippe Simay. Un chiffre inimaginable pour une revue à comité de lecture et double validation des papiers...

Avec un chiffre d’affaires de 60 000 euros par an, Métropolitiques met en ligne trois papiers par semaines, et un en anglais, par souci d’avoir une réflexion et une résonance internationale. Le financement est assuré par du mécénat d’entreprise qui paye le secrétariat de rédaction, la mise en ligne et les traductions. Mais tous les papiers sont rédigés bénévolement par des chercheurs qui veulent créer un lien entre le monde de la recherche et celui des fonctionnaires territoriaux, des urbanistes, des architectes ou des élus.

« Nous voulons être à la fois un site d’actualité, de débats et un site-ressources, explique l’historienne Charlotte Vorms. Notre volonté est de sortir du huis clos universitaire, que nos recherches puissent servir à quelque chose. Il s’agit d’un projet scientifique et politique. »

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Merci à Aurélien Pic pour ses photos.