Velibor Čolić ou les mots de l’exilé

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Avec Manuel d’exil, l’écrivain d’origine bosnienne revient sur les premières années de son exil en France quand la guerre faisait rage dans les Balkans. Le roman d’un soldat et d’un réfugié, d’un jeune homme qui murmure des complaintes « stupides et enfantines »

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La langue de Velibor Čolić connaît les bons mots, les tragédies qui font sourire, les histoires d’oiseaux, de Tsiganes, d’alcool frelaté, la fumée bleue des cigarettes et l’honneur des couteaux. Depuis 25 ans, cet écrivain qui aime se qualifier de grand (1,92 m les jours où le ciel est bas) traîne en France, et ailleurs, ses histoires de guerre et d’exil. D’origine bosnienne, Velibor Čolić intègre l’armée bosniaque lorsque les combats éclatent en Bosnie-Herzégovine, en 1992, avant d’échapper à l’avance des milices serbes. Interné dans le camp de prisonniers de Slavonski Brod, en Croatie, il réussi à s’enfuir et à rejoindre la France. Dans ses poches, des notes prises dans les tranchées et qui donneront ses deux premiers ouvrages, Les Bosniaques et la Chronique des oubliés, grâce au soutien de l’immense traductrice du serbo-croate Mireille Robin.

Après une quinzaine d’années à « ingurgiter la langue, mot à mot », Velibor Čolić décide d’écrire en français à partir de 2008, avec Archanges (roman a capella), un ouvrage sur le viol et la guerre, sur les âmes déchues des bourreaux et sur celles de leurs victimes. L’écrivain ne se rend plus que rarement dans les pays issus de la décomposition de la Yougoslavie, un État disparu qui fut autrefois le sien, mais il continue à arpenter les sentes des Balkans au fil de sa mémoire. Après Jésus et Tito, qui revient sur les années heureuses de son enfance, l’écrivain dresse un portrait symphonique de la capitale bosnienne dans Sarajevo Omnibus et celui d’Azlan Baïramovitch, le musicien rom trois fois ressuscité dans Erderlezi.

Avec Manuel d’exil, l’écrivain entame un nouveau cycle. Cette fois, il cicatrise une par une les premières années de son voyage sans retour vers l’ouest. « Je suis assis sur ce banc public à Rennes. Il pleut de l’eau tiède et bénite sur la ville. Je réalise peu à peu que je suis le réfugié. L’homme sans papiers et sans visage, sans présent et sans avenir. L’homme au pas lourd et au corps brisé, la fleur du mal, aussi éthéré et dispersé que du pollen. Je n’ai plus de nom, je ne suis plus ni grand, ni petit, je ne suis plus fils ou frère. Je suis un chien mouillé d’oubli, dans une longue nuit sans aube, une petite cicatrice sur le visage du monde. »

Puisque les exils se succèdent et que les Syriens ont remplacé les Albanais, les Bosniaques, les Croates et les Serbes, Velibor Čolić raconte l’histoire de son errance, qui est sans doute aussi celle des autres. « Trop d’automnes, laids et froids, ai-je perdus en errant vers mon pays qui n’existe que dans le miroir déformé de mes souvenirs. Trop de chemins qui ne mènent nulle part, trop de faux panneaux de signalisation. Beaucoup trop de rivières et de frontières me séparent de la mer Adriatique. Parfois, j’ai l’impression que je suis né sur la route et je voyage depuis, accompagné de mes frères slaves. Que nous dansons, damnés et fous, à la lisière entre l’Est et l’Ouest en portant telle une croix nos guerres saintes, toute la misère du monde et nos imprononçables noms. »

Velibor Čolić © Laurent Geslin Velibor Čolić © Laurent Geslin

Après de nombreux livres consacrés à la guerre, ce roman sur l’exil tourne-t-il la page des années 1990 ?

Non, le cercle n’est pas bouclé. Comme disait le grand poète de Sarajevo Abdulah Sidran, « j’ai terminé la guerre mais je n’ai pas encore fini la paix ». Je me soigne bien, je mange, je dors, j’essaie de vivre mais l’enfer des combats revient toujours, sous des formes différentes. Comment dire, je ne suis pas né à Zurich. Ernesto Sábato, le grand écrivain argentin, disait ainsi que les Suisses avaient perdu leur dernière chance d’avoir une tragédie nationale quand Guillaume Tell avait raté son fils. Dans les Balkans, nous touchons la cible.

Plus de vingt ans après la fin de la guerre de Bosnie-Herzégovine, les citoyens de l’ancienne Yougoslavie sont disséminés en Europe, aux États-Unis ou en Australie. Esma Redžepova, la plus grande des chanteuses roms, raconte souvent que le monde n’était à l’origine qu’un immense champ de fleurs butinées par des abeilles. Et que chacun des grains de pollen qu’elles ont laissé échapper a donné naissance à un Tzigane. Les Yougoslaves aussi sont des grains de pollen, tout comme les Syriens.

À votre arrivée en France, vous racontez que l’une des barrières les plus difficiles à surmonter était celle de la langue.

Je n’ai jamais pris de cours, je n’ai jamais ouvert un manuel de langue. Je suis un autodidacte, j’ai appris le français de la rue, celui du système D. J’ai toujours utilisé des constructions bizarres et, parfois, je ne sais plus où commencent et où se terminent mes phrases. J’ai dû apprivoiser cette langue, mot par mot. Je sais parler le français que j’utilise et je connais le français de mes livres, mais je ne saurais pas écrire la dictée de Bernard Pivot. J’ai sans doute dans mes oreilles une musique un peu différente. 

Peut-on guérir de l’exil ?

Lors d’un salon littéraire, une dame m’a un jour demandé si, après plus de vingt ans en France, j’avais « réussi mon exil ». Je pense que je me suis acquitté du prix le plus cher qu’un écrivain puisse payer : j’ai renoncé à ma langue maternelle. L’exil, c’est comme passer une éponge mouillée sur ses souvenirs, c’est forcément mourir un peu.

J’ai aujourd’hui 52 ans. En 1992, quand j’ai fui la Bosnie-Herzégovine et la guerre, j’avais une montagne devant moi. Elle s’est transformée en colline, puis en caillou. Mais ce caillou est toujours dans ma chaussure. Il y restera probablement jusqu’à la fin de mes jours. Ma langue, le serbo-croate et le territoire qui lui était autrefois associé, la Yougoslavie, ont disparu. Tout comme notre imaginaire collectif et notre équipe de foot.

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Comment avez-vous affronté ce déracinement ?

J’ai tenu au début grâce à l’alcool, le sédatif classique de tous les Balkaniques. J’ai souvent choisi la gueule de bois comme le prix pour quelques heures de sommeil, plutôt que de subir l’enfer d’interminables nuits blanches. Je n’ai pas appliqué de recette magique pour rester debout, j’étais simplement un petit gars qui essayait de bricoler.

La littérature, notamment Albert Camus et Georges Pérec, m’a aussi permis de relever la tête. Chaque phrase déchiffrée dans cette langue étrange qu’est le français était pour moi une victoire. Et toutes les victoires sont grandes pour un réfugié.

J’ai dû aussi réaliser, puis digérer le fait que je ne reviendrais jamais plus dans le pays qui était le mien. C’est sans doute cette prise de conscience qui est la plus compliquée. Bizarrement, aujourd’hui que j’écris en français, j’ai plus de facilité à parler des Balkans et de la Bosnie-Herzégovine. Le français a créé un filtre qui repousse mes peurs à distance.  

Comment expliquer la Yougoslavie que vous portez dans vos bagages à quelqu’un qui n’a jamais connu ce pays ?

C’est difficile, c’est un peu comme expliquer son premier amour. Disons que nous, les Yougoslaves, contrairement peut-être aux autres Slaves, nous nous sentons à la maison à Marseille, à Beyrouth, à Istanbul et dans des villes de l’ancien Empire austro-hongrois. J’ai grandi à Modriča, une bourgade du nord de la Bosnie-Herzégovine. J’avais une mosquée deux cents mètres derrière ma maison. Un Tchèque à Jérusalem restera toujours un Tchèque à Jérusalem. Moi, je m’y sens chez moi.

Enfant, mon père me répétait souvent, « nous avons de la chance car nous savons vivre les uns avec les autres ». J’avais à l’époque des voisins musulmans, juifs, roms, cela n’avait jamais posé aucun problème. Mais nous n’avons pas su conserver ce rêve, cet État commun aujourd’hui divisé en six, sept ou huit entités. Après avoir participé à une guerre entre « voisins qui savent vivre les uns avec les autres », je préfère ne pas imaginer une guerre où les gens se détestaient avant de prendre les armes.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup de ports d’attache mais je partage toutes les joies et toutes les peines des Français. Je n’ai pas de pays joker où m’enfuir si les choses tournent mal en mai 2017. Après toutes ces années, j’ai donc finalement demandé la nationalité française, pour que personne ne puisse décider à ma place de mon avenir.

Était-il plus simple d’être un réfugié dans la France des années 1990 ? 

Il est difficile pour moi de généraliser car j’ai rencontré tellement de gens qui m’ont aidé que j’ai été, malgré tout, un privilégié. J’ai préféré la solitude à la foule, pour me fondre dans le paysage. Aujourd’hui, j’ai peur que la société française n’oublie le principe même de l’accueil, j’ai peur qu’elle ne soit plus capable de différencier un réfugié d’un sauvage. Quand nous sommes arrivés en France, dans les années 1990, nous avions le sentiment de ne pas avoir été invités. Aujourd’hui, les réfugiés se sentent indésirables. La différence est énorme.

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