Edith Tudor-Hart, mise en lumière d'une femme de l'ombre

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Elle fut espionne communiste dans l’Europe gagnée par le fascisme ; elle fut aussi une grande photographe. Le récit-enquête de Peter Stephan Jungk relate la vie de sa grand-tante, éclaire l’engagement d’une génération, loin des clichés sur la guerre froide qui ont dernièrement inspiré tant d’écrivains et de réalisateurs. 

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Le premier chapitre de La Chambre noire d’Edith Tudor-Hart ouvre sur la grande roue du Prater de Vienne. Vous pensez au Troisième Homme, vertige de la vérité révélée et grinçante élévation au-dessus de la ville détruite ? Vous avez raison. La référence n’est pas gratuite. Graham Greene, auteur du scénario, avait été recruté au MI5, les services secrets anglais, par un certain Kim Philby, le plus connu des Cinq de Cambridge, qui renseigna l’URSS durant des décennies. De Kim Philby, il sera souvent question dans le livre. Et l’une des premières photos que prit Edith Tudor-Hart, jeune juive communiste des années 1930, avec appareil tout neuf le fut depuis cette grande roue. Son cadrage d'alors évoque directement ceux du film, tourné vingt ans après par Carol Reed.

 © Edith Tudor-Hart © Edith Tudor-Hart

Mais à la fin des années soixante, l’auteur, un adolescent de 14 ans qui se tient auprès de cette grand-tante presque inconnue, revenue pour la première fois à Vienne depuis son exil en Angleterre en 1933, est loin d’imaginer que celle qui l’interroge sur ses goûts musicaux peut être qualifiée d’« espionne », encore moins qu’elle a été l’agent recruteur de Kim Philby. Il ne sait pas davantage qu’elle est, aussi, une sacrée photographe. Elle est Edith, on lui a payé le voyage pour Vienne, elle ne connaît que Beatles et Rolling Stones ; pour les autres groupes qu'il écoute sur son pick-up : larguée, la tante.

C’est en écrivain, et longtemps après, qu’il a enquêté sur cette femme dont un autoportrait figure en couverture du livre : la photo est bonne, le visage concentré et triste.

Edith Tudor-Hart, née Suschitzky, devra sans doute beaucoup à ce petit-neveu, en matière de célébrité post mortem. Sinon, cette fille de libraires viennois engagés (ils firent scandale en vendant les premières œuvres de Wilhelm Reich, avant d’être victimes de la peste émotionnelle), adhérant au communisme au sortir de l’adolescence, élève du Bauhaus de Dessau, exilée en Grande-Bretagne, photographe à la fois rigoureuse et sensible, n’aurait été qu’un battement rapide dans le siècle, tous souvenirs gommés. Disparue. Peut-être serait-elle plus heureuse de la restitution en gloire d’une vie ouvrière que de l’hommage à son art. Ou heureuse des deux, plutôt. Qui pour elle se conjuguaient étroitement.

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