Patrick Chamoiseau : « La radicalité est nécessaire »

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L’élection de François Hollande a-t-elle changé quelque chose pour les Antilles ?

Les choses ne peuvent plus se penser en ces termes. Cela voudrait dire qu'il suffit d'attendre un homme providentiel pour que les choses se fassent. Aujourd'hui, nous sommes sortis de cette logique que l'on pourrait qualifier de logique de guichet. Si des choses doivent changer chez nous, elles le seront du fait exclusif de nos maturations internes. Nous devons trouver le sens de ce que nous sommes dans le monde, le moment du sens identifié ouvrira celui de la responsabilité et de la projection. Nous n'avons besoin de personne pour penser à notre place le changement nécessaire.

En décembre dernier, sur votre blog de Mediapart, vous avez écrit que « en matière de crime d’État, la repentance est une élégance de l’âme » et que « si la repentance affaiblit ceux qui la réclament (on doit se tenir très au-dessus des bourreaux), elle grandit sans partage ceux qui peuvent la prononcer sans se sentir rabaissés ou honteux ». Avez-vous le sentiment que la présidence socialiste peut modifier le rapport de la France à ses anciennes colonies ?

La décolonisation n'a pas décolonisé les colonisateurs. Le vieil imaginaire colonial rôde encore, un peu partout, à tous les étages. L'obscurcissement du politique par l'économique ne met pas en exergue le chantier symbolique postcolonial, donc on l'oublie, mais dans la refondation, ou dans la 6e République, tout pourra et devra être reconsidéré et traité. M. Hollande peut tout à fait le faire. 

Depuis la fin du quinquennat Sarkozy, estimez-vous que la France a commencé à transformer son rapport au « Tout-Monde » ?

Ce qui sert aux États d'Europe de rapport au monde, c'est le capitalisme et ses mutations. C'est lui qui donne le la. Il faut transformer ce rapport en « Relation », au sens où l'entendait Glissant. La Relation suppose une horizontale plénitude de tout le Vivant, culture, peuples, économies compris. Dans l'horizontale plénitude du Vivant, il n'y a aucun oxygène pour les dominations ou les prédations, et donc pour le capitalisme.

L’approche poétique est-elle pour vous une arme politique ?

Le poétique est le fondement du politique. Quand le politique s'en éloigne il sombre dans la gestion.

Avez-vous déjà songé à exercer des activités politiques ?

Je suis un politique, pas un politicien.

Avant l’ouvrage que vous venez de publier, Hypérion Victimaire, Martiniquais épouvantable, vous aviez fait paraître chez Gallimard, L’Empreinte à Crusoé. En quoi la figure de Crusoé peut-elle livrer une conduite pour notre monde contemporain ?

Mon Robinson découvre une empreinte indéchiffrable, qui le précipite vers l'inconnu, et le force à se tenir debout devant l'impensable. Aujourd'hui, une œuvre d'art ne vaut que si elle vous ouvre sur l'inconnu, sur l'en dehors de nos conceptions et représentations. Affronter le grand souffle de l'en dehors, c'est cela l'esthétique, l'éthique et la grande politique contemporaines.

Pourquoi avez-vous refusé la Légion d'honneur, alors que vous êtes reconnu comme un des plus grands auteurs vivant de langue française ?

Je refuse cette idée de peuples Dom-Tom dans l'ombre d'une République une et indivisible. Il nous faut entrer en Relation, et donc je marque autant que possible la différenciation pour signaler ce chantier symbolique.

Où en est le mouvement social antillais sur lequel vous aviez co-signé un manifeste Pour les produits de haute nécessité ?

Le mouvement social des Antilles en est où en est l'idée de l'Humain dans le monde soumis aux foudres capitalistes. La haute nécessité est plus que jamais le lieu du vrai combat.

Réécririez-vous, dans les mêmes termes, une « adresse à Barack Obama », comme était sous-titré le texte que vous aviez signé avec Édouard Glissant, L’Intraitable Beauté du monde, à l’heure du début de son second mandat, et alors qu’il a été incapable d’insuffler une vision moins unilatérale du monde et que son bilan en matière de libertés individuelles (non-fermeture de Guantanamo, volonté de contrôle d’internet, répression du mouvement Occupy…) est très mauvais ?

Je ne changerai pas une ligne. Je soupèse ce que son passage porte comme potentialité de développement d'un plus humain, d'un mieux humain. Ce sillage-là est un surgissement poétique qui, au-delà des déceptions ou des échecs, fascine toutes les fécondations.  

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