Dans «M Train», Patti Smith en voyage introspectif

Par


Dans M Train, son deuxième livre autobiographique, la chanteuse et poète évoque tout haut ses réflexions sur le passage du temps, la perte des êtres chers, et la difficulté de « continuer à vivre longtemps après eux ».
Un récit mélancolique et méditatif.

Cet article est en accès libre. Découvrez notre offre spéciale ! S'abonner

 « Ce n'est pas si facile d'écrire sur rien », répète une voix off dans les rêves de Patti Smith. « Je suis certaine que je pourrais écrire indéfiniment sur rien. Si seulement je n’avais rien à dire », lui rétorque la chanteuse new-yorkaise aux premières pages de M TrainIcône punk-rock, héritière de la beat generation, artiste militante, Patti Smith a toujours eu des choses à dire. Quatorze albums depuis 1975, une dizaine de livres et de recueils de poèmes et un engagement politique chevillé au corps. Son opposition à la guerre au Viêtnam, puis à celle en Irak, à la politique de George W. Bush, à Guantanamo, aux frappes israéliennes au Liban ou à Gaza. Son engagement pour la cause climatique en marge de la COP21, pour le contrôle des armes aux États-Unis, son soutien au Green Party américain, sa défense des Pussy Riot, son hommage à Edward Snowden ou tout récemment à Julian Assange.

La couverture du livre M Train. © Éditions Gallimard, 2016 La couverture du livre M Train. © Éditions Gallimard, 2016
De Patti Smith, on connaît surtout l'artiste multifacettes – chanteuse, musicienne, poétesse, écrivaine, peintre, photographe. Ce personnage-là a été raconté dans le premier tome de son œuvre autobiographique, Just Kids (Denoël, 2010), couronné du prestigieux National Book Award for Non Fiction. Elle y relate son arrivée, à 20 ans, dans le New York arty de la fin des années 1960, sa rencontre avec le photographe Robert Mapplethorpe, les années bohèmes au Chelsea Hotel, une communauté d’artistes où elle croise William Burroughs, Janis Joplin, Allen Ginsberg, Andy Warhol, Lou Reed et bien d'autres.

Dans le second tome, M Train (Gallimard), paru en avril dernier, on retrouve une Patti Smith traînant, à bientôt 70 ans, son « mal-être » et sa « léthargie incurable » dans les rues, toujours vêtue de ses bonnet et manteau noirs. Ses « périodes de solitude forcée » à nourrir ses chats ou à s'enfermer plusieurs jours dans une chambre d’hôtel à Londres pour regarder ses feuilletons policiers préférés. Ses moments de méditation, Noël dans un cinéma, un sachet de pop-corn à la main, devant le film Millénium ; le nouvel an sur son perron, en sweat à capuche avec une tasse de Nescafé, après l’écriture d’un poème en hommage à l’écrivain chilien Roberto Bolaño ; sa soirée d'anniversaire à regarder Elvis Presley dans Les Rôdeurs de la plaine, « en réfléchissant à la mort prématurée de certains hommes ». « Il était temps que je me confronte à ma propre chronologie », a-t-elle confié au Monde.

Patti Smith, lors d'un concert à Antibes, en marge du festival de Cannes, le 20 mai 2010. © Reuters Patti Smith, lors d'un concert à Antibes, en marge du festival de Cannes, le 20 mai 2010. © Reuters
Si Just Kids a été écrit sur – et pour – son “jumeau” Robert Mapplethorpe (mort du sida en 1989), le personnage fantôme qui plane sur M Train est son mari, le guitariste Fred « Sonic » Smith, père de ses deux enfants, emporté d’une crise cardiaque en 1994, une nuit de tempête. À coups d'allers-retours à travers les décennies, l'artiste évoque tout haut ses réflexions sur le passage du temps, la perte des êtres chers, la difficulté de « continue[r] à vivre longtemps après eux ».

Quitte à les faire revivre le temps d'une anecdote. Ce matin ensoleillé de 1954 où elle est sortie jouer dans la neige avec ses frère et sœur, après plusieurs mois de convalescence. Ces journées passées à l'Arcade Bar, à Detroit, un café « affranchi du carcan du temps et des attentes sociales », où son mari imaginait une émission de télé farfelue qu'ils animeraient ensemble. Ces matins où son jeune fils contemplait la photographie d'Albert Camus accrochée à côté de la machine à café, croyant qu'il était « un oncle vivant loin ».

Conçu comme une « carte de [son] existence », ce livre, illustré par ses propres photographies en noir et blanc, parcourt les années au travers de ses voyages : dix-huit « stations », qui sont autant de lieux qu’elle a visités. La Casa Azul de Frida Kahlo dans la banlieue de Mexico, la tombe de Rimbaud à Charleville-Mézières, son pèlerinage au Japon sur les traces d'écrivains disparus, un bungalow délabré en bord de mer à New York, acheté juste avant l’ouragan Sandy, le bagne de Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane, pour rapporter à Jean Genet quelques cailloux de cet endroit dépeint dans son Journal du voleur, Tanger et son interview de l'écrivain Paul Bowles.

Mais le fil rouge du livre, c'est le café. Et notamment un café, le ’Ino, petit bar de Greenwich Village où on la retrouve chaque matin sur sa « table habituelle », dans le coin, pour « faire semblant d'écrire » et prendre un café noir, un toast de pain complet accompagné d'un ramequin d’huile d’olive. L'artiste projetait dans sa jeunesse d’ouvrir elle-même un café. « Je crois bien que tout a commencé avec la lecture des histoires de la vie dans les cafés chez les Beats, les surréalistes, et les poètes symbolistes français, raconte-t-elle. Là où j’ai grandi, il n’y avait pas de cafés, mais ils existaient dans mes livres et s’épanouissaient dans mes rêveries. » Le rêve s’est envolé après sa rencontre avec Fred « Sonic » Smith, qui la convainc de quitter son local new-yorkais pour le rejoindre à Detroit.

Les photos de passeports de Patti Smith et son mari Fred « Sonic » Smith, réalisées pour leur voyage en Guyane, en 1980. © Patti Smith / M Train Les photos de passeports de Patti Smith et son mari Fred « Sonic » Smith, réalisées pour leur voyage en Guyane, en 1980. © Patti Smith / M Train
Parallèlement à cette « fascination pour la mélancolie », le livre reflète aussi la forte dose d’humour, d’autodérision et de sincérité de la chanteuse, celle qu’on lui connaît sur scène. Comme ce chapitre cocasse relatant son discours à la conférence du Club de la dérive des continents (CDC), à Berlin. Formé dans les années 1980 par un météorologue danois, cet obscur cercle rassemble 27 mathématiciens, géologues ou théologiens, tous identifiés par des numéros, qui se consacrent à la mémoire d’Alfred Wegener, pionnier de la théorie de la dérive des continents.

« Je suis devenue membre du CDC un peu par hasard, écrit Patti Smith. Je recherchais un héritier vivant, dans l’espoir d’obtenir l’autorisation de photographier les bottes du grand explorateur. » Conférences, tables rondes, projections, la chanteuse enchaîne les événements liés à Wegener, avant d’être admise au CDC. « Je suis persuadée que mon profil ne correspondait pas vraiment aux critères de recrutement, mais je soupçonne qu’après moult délibérations ils m’aient accueillie en raison de mon enthousiasme romantique débordant. Je suis devenue officiellement membre du club en 2006, et me suis vue affublée du numéro 23. »

Alors quand elle reçoit, un matin de janvier, une enveloppe ornée d’un sceau à la cire où apparaissent en relief les trois lettres du club, accompagnée d’un carton l’invitant à prononcer un discours à la convention semestrielle, elle est « tout excitée ». Le matin de sa prestation, elle arrive avec l'envie de laisser une place « à l’improvisation et aux caprices du destin ». Avec l'accord de son éditeur, nous publions son récit de ce moment insolite :

Patti Smith, M Train, traduit de l'anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Gallimard, avril 2016 (publié préalablement aux États-Unis en octobre 2015), 272 pages, 19,50 euros.

Prolongez la lecture de Mediapart Accès illimité au Journal contribution libre au Club Profitez de notre offre spéciale

L’équipe de Mediapart vous propose de découvrir des livres, essais ou romans, qui lui ont particulièrement plu. Des livres parus ou réédités depuis l’été dernier, qui pour certains n’ont pas eu l’écho qu’ils auraient pu avoir. Des livres qui nous tiennent à cœur, parce qu’ils éclairent notre travail au quotidien ou parce qu’ils nous ont touchés, tout simplement, pour des raisons personnelles. Les voici, au hasard de nos subjectivités, dans l’espoir de vous donner envie de les lire : retrouver la série en cliquant ici.