En écho à Mai 68, «Reprise» de nouveau sur les écrans

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Reprise en salle de Reprise, le grand film qu’Hervé Le Roux réalisa en 1996 à partir d’une image de femme en colère filmée à l’entrée des usines Wonder, en juin 1968. Du noir et blanc, et de la couleur, de la rage et de la gaieté, du travail et de la vacance.

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Il y aura bientôt 50 ans pile – c’était le 10 juin 1968 –, deux étudiants de l’IDHEC posaient leur caméra devant les portes de l’usine Wonder de Saint-Ouen. Le film qui en est sorti dure dix minutes, s’appelle La Reprise du travail aux usines Wonder et montre les ouvriers qui s’apprêtent à rentrer, les syndicalistes, le chef qui arrive… Il montre surtout une femme qui ne veut rien savoir et hurle qu’elle ne va pas rentrer, pas reprendre le travail. Des hommes essaient de la calmer. En vain. De rage, son cri demeure dans les mémoires : « J’ne rentrerai pas dans cette taule ! »

Il y a un peu plus de 20 ans – c’était en 1996 –, le cinéaste et ancien critique aux Cahiers du cinéma Hervé Le Roux décidait de partir à sa recherche. Parce que cette image – qu’il avait découverte dans les Cahiers – l’avait saisi, parce qu’il ignorait ce que la femme était devenue et que, disait-il, celle-ci n’ayant eu droit qu’à une prise, il lui en devait une seconde.

La reprise du travail aux usines Wonder (1968). © WILLEMONTJacques

Ainsi naquit un grand film. Par sa durée, 3 h 12. Et un grand film tout court. Il l’était à sa sortie, fin mars 1997. Il l’est toujours ce mercredi 30 mai, jour de sa reprise, alors qu’on fête le cinquantenaire de Mai 68. L’est-il de la même manière aujourd’hui qu’hier ? Oui et non. Il y a 20 ans, je me souviens avoir été marqué par le scénario policier et amoureux. Cette femme qui hurle, non seulement Le Roux ne la retrouvera pas, mais personne ou presque ne la connaît, et nul ne sait ce qu’elle est devenue. Mystère elle était, mystère elle demeure. Pour tout butin, Reprise s’achève avec un prénom – Jocelyne – et la certitude – mince mais essentielle – que Jocelyne devint mère au début des années 1970.

Il était dès lors difficile de ne pas voir dans cette disparition une illustration de la formule peut-être trop fameuse de Paul Klee : « Le peuple manque ». Et difficile de ne pas voir dans ce vertige d’une présence explosive retournée en absence le cœur d’une entreprise « maniériste » : qu’est-ce que l’obsession d’une image et qu’est-ce que son deuil ? C’était le milieu des années 1990. Des documentaires sur l’absence et l’archive, sur l’origine et la perte, sur l’image qui fut et qui n’est plus, on sait que, depuis, il y en a eu beaucoup – beaucoup trop.

J’ai été, à la revoyure, frappé par autre chose. L’absence s’est d’autant plus creusée avec le temps qu’à celle de Jocelyne s’ajoute maintenant celle d’Hervé Le Roux, mort l’été dernier à l’âge de 60 ans. Mais ces ombres n’empêchent pas Reprise d’apporter sans cesse un démenti – discret mais ferme – à l’idée même de disparition. Les deux autres longs métrages de Le Roux s’intitulent Grand Bonheur (1993) et On appelle ça… le printemps (2001). Si le premier titre est un peu fort, le second n’irait pas mal à Reprise. À cause de Mai, de ses fleurs et de ses promesses. À cause de l’espèce de gaieté qui sourd ici de la moindre image comme du moindre mot du commentaire que le cinéaste dit off. Gaieté où la mélancolie a sa place : ruines, usines fermées, espoirs trahis… Mais gaieté quand même.

Il y a là une façon de paradoxe. Ce film sur l’usine et l’obligation d’y re-rentrer est lui-même étrangement – superbement – en paix avec le travail. On n’y sent nul effort. Les interviewés le sont de préférence dehors, au soleil. Les séances où ceux-ci sont invités à revoir le film de 1968 sur la petite télé bombée que trimbalent Le Roux et son équipe ressemblent à des récréations. Et c’est lorsque son enquête le mène sur l’île d’Oléron, entre les huîtres et la plage, un hamac et des surfeurs, qu’on se souvient soudain, comme d’une évidence, qu’un des cinéastes que Le Roux admirait entre tous, et sur lequel il a admirablement écrit, a pour nom Jacques Rozier.

Rozier est, on le sait, le cinéaste des vacances, de la fuite loin de Paris, du temps passé à ne rien faire, à buller, à prendre le soleil. Rozier, on le sait aussi, n’est lui-même que le cinéaste de quelques films. Non pas par paresse, mais parce qu’il aura passé sa vie, tantôt en projets irréalisables, tantôt à reprendre interminablement les films déjà réalisés, dont son dernier en date, Fifin Martingale (2001).

Comment un film sur l’usine peut-il être à la fois une enquête policière, un impossible portrait de femme et une merveille d’oisiveté et d’errance ? Comment un film sur la taule et le noir, la saleté et la misère, peut-il en dernière instance ressembler à un jardin ? C’est le miracle de Reprise, qu’en mémoire d’Adieu Philippine Le Roux aurait pu appeler Adieu Jocelyne.

J’ai parlé de la voix du cinéaste, douce et ironique, d’autant plus tendre qu’y pointe une once de moquerie. Il faut évoquer aussi le super 16 millimètres de l’Aaton XTR S16, ce grain qui fait descendre le soleil dans le cadre et qui met presque plus de durée et de temps qui passe dans les entretiens en couleur que dans les scènes, en noir et blanc, de 1968.

En vérité, il n’y en a pas plus. Il y en a autant. La gaieté qui se dégage de l’ensemble n’est pas de l’ordre de l’oubli, encore moins du reniement. Je ne dis pas que Le Roux se détourne de la politique et de Mai 68 par simple envie de se promener. Le cinéaste se laisse simplement prendre par le bonheur, le grand bonheur de chaque rencontre, le charme de la présence et la musique des paroles échangées, le plaisir de voyager en France comme au sein d’un pays étranger, exotique – on pense, de même qu’aux plages de Rozier, aux gares chères à Ozu.

Avant de mourir, Hervé Le Roux avait réalisé un autre documentaire, qu’on pourra voir cet automne dans le cadre d’une rétrospective que la nouvelle Cinémathèque du documentaire de Beaubourg va consacrer aux Films d’ici (déjà producteur de Reprise). À quoi pense Madame Manet (sur son canapé bleu) repose sur le même canevas que Reprise, la fascination pour une image de femme qui devient le point de départ d’un voyage parmi d’autres images – en l’occurrence tous les autres modèles du peintre. L’absence demeure, mais le romantisme qu’elle nourrit est discret. À nouveau ce sont les couleurs qui l’emportent, et les visages, et leurs beautés : dans l’image, il y a toujours, à parts égales, la perte et la reprise.

Une image de « À quoi pense Madame Manet (sur son canapé bleu) » (2017) Une image de « À quoi pense Madame Manet (sur son canapé bleu) » (2017)

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Plusieurs autres films, DVD ou livres en lien avec Mai-68 sont sortis ou ressortis ces semaines-ci. Citons un inédit, Pano ne passera pas (Danielle Jaeggi et Ody Roos) et L'île de mai (Michel Andrieu et Jacques Kébadian), qu'accompagne, chez Yellow Now, un livre cosigné par Kébadian avec Jean-Louis Comolli, intitulé Les fantômes de Mai 68. En DVD, les Mutins de Pangé viennent d'éditer un coffret regroupant les films tournés par les groupes Medvekine entre 1967 et 1974.