Patrick Boucheron: pourquoi le Moyen Age nous parle politique

Avec son nouvel ouvrage, Conjurer la peur, l’historien médiéviste Patrick Boucheron montre un souci constant de comprendre ce que « politique » veut dire.

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Patrick Boucheron était l'invité de Joseph Confavreux pour parler de son dernier livre, Conjurer la peur, Sienne 1338 – Essai sur la force politique des images, à l'occasion de notre émission « En direct de Mediapart ». Voici la vidéo de cet entretien :

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Dans un livre publié l'an dernier, L'Entretemps, Patrick Boucheron poursuivait sa réflexion sur l’histoire, entamée avec un précédent ouvrage, Faire profession d’historien, et plus particulièrement sur la « world history », conçue comme une critique de l’européocentrisme et de son récit historique canonique. Il prolongeait ainsi l’ambitieux ouvrage collectif paru sous sa direction aux Éditions Fayard en 2009, Histoire du monde au XVe siècle, dans lequel il cherchait déjà à « décentrer le regard », et à produire une histoire « globale », qui mettrait l’accent « sur ce qui circule plutôt que sur ce qui cloisonne ».

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« Au moment où les archives de l’humanité deviennent virtuellement disponibles, et révèlent aisément la profuse diversité des passés du monde, écrit l’historien, il faut de la ténacité, et même un certain cran idéologique, pour refuser d’aller y voir. »

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Patrick Boucheron rend hommage au livre pionnier de Romain Bertrand, publié en 2011 (voir notre entretien), consacré au récit des premiers contacts entre Hollandais, Malais et Javanais. En proposant une Histoire à parts égales, le jeune historien répondait à l’exigence nouvelle d’une histoire tramée avec des sources qui ne soient pas seulement celles des Européens, afin que l’histoire du monde ne se réduise plus à celle de l’Europe et de son « expansion » en Afrique, en Asie et aux Amériques.

Mais s’il plaide ici pour une histoire partagée, Patrick Boucheron se méfie aussi de certaines formes d’une « histoire connectée », emplie de bons sentiments et flatteuse pour notre modernité métissée. « Encore doit-on décider par avance ce qu’on attend concrètement de cette historiographie du décloisonnement des regards. S’agit-il seulement d’épicer le récit ordinaire de l’occidentalisation du monde de quelques curiosités piquantes venues d’ailleurs ? » interroge-t-il.

Il préférerait que s’écrive « une histoire corsaire. Une histoire où les civilisations ne s’entrechoquent pas davantage qu’elles se métissent, où l’on ne prétend pas placer de grandes idées à majuscules dans la tête des morts, mais où l’on se penche simplement vers des visages et des paysages, vers des moments, vers des rencontres ».

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Il égratigne ainsi au passage Jerry Brotton, l’historien britannique auteur du Bazar Renaissance – Comment l'Orient et l'islam ont influencé l'Occident et l'anthropologue Jack Goody, qui a publié Le Vol de l’histoire – Comment l'Europe a imposé le récit de son passé au reste du monde. Patrick Boucheron se demande en effet s'il est « si pertinent de chercher, comme le fait Jack Goody, une bigarrure de Renaissances ailleurs qu’en Europe, dès lors que le nom même de Renaissance ne désigne rien d’autre que la prétention qu’eurent les Européens à se réserver l’usage exclusif du progrès en histoire ? ».

L'oubli du Moyen Âge et de l'apport arabe

Patrick Boucheron préfère partir d’un moment, la Renaissance, et d’un tableau, Les Trois Philosophes, de Giorgione, exécuté entre 1502 et 1504. Le jeu des identifications et des interprétations de cette peinture a déjà rempli des bibliothèques entières, mais on la regarde le plus souvent comme une allégorie des trois âges de la philosophie : l’Antiquité, le Moyen Âge et la Renaissance.

Les 3 philosophes de Giorgione © 

Deux personnages regardent dans la même direction : un vieillard qui incarne la philosophie antique et un jeune homme qui, équerre et compas en main, symbolise la Renaissance et sa soif renouvelée de mesurer le monde. Le dernier personnage, paré d’habits orientaux, détourne, lui, son regard de la lumière véritable. Il se situe « dans l’entre-deux », entre l’Antiquité et la Renaissance, relégué, tel Averroès pour Pétrarque, dans la nuit des « commentateurs » plus que des véritables philosophes. « Commence ici, écrit l’historien, l’oubli du Moyen Âge, et ce que l’on nomme Renaissance désigne aussi le temps du dédain pour la pensée arabe. »

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En 2008, une polémique avait été lancée par l’ouvrage de l’historien Sylvain Gouguenheim, Aristote au mont Saint-Michel – Les racines grecques de l'Europe chrétienne, dans lequel le médiéviste contestait que le monde musulman ait joué un rôle clé dans la transmission à l'Occident médiéval de l'héritage culturel grec antique. Patrick Boucheron s’était alors déjà prononcé contre cette façon d’envisager l’histoire qui voudrait nier l’apport de la pensée arabe à l’Occident et établir une histoire qui filerait droit d’Athènes à Rome et jusqu’à Florence ou Venise.

En se concentrant sur « l’entre-deux » et « l’entretemps », l’auteur réclame ici une histoire moins linéaire, et davantage « désorientée » et « inquiète », qui ne soit pas une « histoire de notaires, où la filiation se ramène à l’héritage, la valeur d’une idée aux intérêts de son emprunt et la philosophie à une querelle de succession ».

L’Entretemps constitue donc un discours de la méthode historique mais aussi une précieuse mise au point politique à l’heure où certains prétendent encore que les « civilisations ne se valent pas » et où les différences « culturelles » sont mises en avant pour justifier des inégalités que l’on n’ose plus nommer autrement. « Sans doute ne croit-on pas davantage aujourd’hui aux perfections des races qu’au génie du christianisme, aussi met-on en avant l’argument de la supériorité culturelle, que l’on feint de croire moins compromis politiquement », note l’historien.

« Rendre le familier étranger »

Représentation de François d'Assise © 

Cette histoire « qui s’adonne à quelques exercices de lenteurs », cette histoire en archipel, dans laquelle « nulle île n’est une île » conduit donc le lecteur dans une conversation à la fois érudite et souriante, sur les traces d’une des galères du vice-roi d’Alger en 1589, sur la piste de l’amiral chinois Zang He dans la première moitié du XVe siècle ou encore vers la figure de saint François d’Assise, évoquée à travers un texte mineur de Thomas de Split.

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Et le livre aboutit à un dernier chapitre étrange où l’historien s’amuse à espacer et désorienter tellement le temps, qu’il imagine le re-découper en démontant la facticité des siècles, à la suite de l’historien Daniel Milo dans sou ouvrage Trahir le temps. En effet, juge-t-il, « les historiens, même s’ils s’en défendent, ne cessent d’user du siècle comme d'un outil d’explication historique. Ils le font de manière incontrôlée, emportés par la puissance routinière de mots qui, sans qu’ils n’y prêtent garde, pensent contre eux, comme derrière leur dos. »

Denys le Petit © 

Patrick Boucheron tente l’expérience en rappelant qu’on « attribue à un moine du VIe siècle, du nom de Denys le Petit, l’invention de l’ère chrétienne ». Celui-ci choisit en effet d’en fixer l’origine au 25 décembre de l’an 753 de la Fondation de Rome, date supposée de l’Incarnation du Christ. L’historien propose d’imaginer que le moine ait plutôt adopté la date de la passion et non celle de l’incarnation, ce qui exige de retrancher 33 ans de chacune de nos dates accoutumées, l’âge présumé du Christ lorsqu’il monta sur la Croix.

Ce changement de perspective bouleverse en profondeur nos repères historiques, comme par exemple l’opposition canonique entre le XIXe et le XXe siècle, qui occupa une bonne part de la philosophie contemporaine. Le XIXe, écrit l’historien, « perd les guerres napoléoniennes, la Restauration, Stendhal, Hegel, Goethe, Keats, Byron, qui tous rejoignent un très convaincant siècle des Lumières. Celui-ci comprend enfin le romantisme (…) Ce que le XIXe siècle perd d’un côté, il le récupère de l’autre : la Grande Guerre, bien entendu, et du côté culturel : Joyce, Proust, Kafka, Schoenberg, Freud, Einstein. Ainsi décalé, le XIXe siècle devient le grand siècle moderniste et révolutionnaire, englobant largement 1848 et 1917, faisant la part belle aux avant-gardes politiques et esthétiques ».

L’idée n’est pas de proposer une découpe des temps plus pertinente, mais de « rendre le familier étranger ». Pour Patrick Boucheron, s’intéresser aux plis du temps et des événements permet en effet de bâtir une histoire « exilée de ses certitudes ». Comme il le rappelle, « lorsque l’historien est du côté des vainqueurs et que les choses se sont produites comme il les avait prévues ou espérées, sans doute n’est-il guère stimulé à échafauder un système complexe de causalité historique : la téléologie, même implicite – surtout implicite – lui suffit, qui le conforte dans l’aimable certitude que celui qui a gagné devait gagner ».


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